Couillard n’est pas favorable au projet Old Harry

Les représentants de l’industrie des pêches et les communautés des Premières Nations de cinq provinces ont en effet réclamé l’an dernier la suspension de «toute activité de développement pétrolier dans le golfe du Saint-Laurent».
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les représentants de l’industrie des pêches et les communautés des Premières Nations de cinq provinces ont en effet réclamé l’an dernier la suspension de «toute activité de développement pétrolier dans le golfe du Saint-Laurent».

Après Anticosti, le golfe du Saint-Laurent. Le premier ministre Philippe Couillard est très réticent à l’idée d’exploiter du pétrole dans les eaux québécoises en raison des risques environnementaux majeurs liés à un tel projet. Mais si Terre-Neuve en venait à autoriser l’implantation de plateformes de forage de son côté de la frontière, le Québec devrait selon lui faire de même, afin d’en tirer des bénéfices.

Êtes-vous pour ou contre l’exploitation de Old Harry ? « Je ne suis pas vraiment favorable, à cause du fait qu’il s’agit d’eaux très très froides, et on sait que lorsqu’il y a des déversements dans des eaux froides […] c’est beaucoup plus risqué en matière environnementale », a affirmé Philippe Couillard dans le cadre d’une entrevue accordée CFIM, la radio des îles de la Madeleine, où il était de passage vendredi dernier.

Le premier ministre a du même souffle laissé entendre qu’il serait « beaucoup plus long » de nettoyer une marée noire qui serait provoquée par un accident pétrolier dans les eaux du golfe, une région maritime où on retrouve des glaces une bonne partie de l’année, de très forts vents et des courants complexes.

« Je pense que les pêcheurs d’ici sont bien inquiets de cette situation », a ajouté le chef libéral. Les représentants de l’industrie des pêches et les communautés des Premières Nations de cinq provinces — soit le Québec, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, l’Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve — ont en effet réclamé l’an dernier la suspension de « toute activité de développement pétrolier dans le golfe du Saint-Laurent ».

Il faut dire que plus de 5000 entreprises de pêche et une centaine de compagnies d’acheteurs, de transformateurs et d’aquaculteurs dépendent de cette industrie dans le golfe. Sans compter les activités liées à l’industrie touristique.

« Je vais dire ce que répète ailleurs au Québec, a poursuivi M. Couillard : Notre avenir, comme Québécois, n’est pas dans les hydrocarbures. On ne se mettra pas riches personne avec le pétrole et le gaz. Non pas que je sois contre l’exploitation lorsqu’elle est bien encadrée. Par contre, on va devenir prospères avec notre eau et notre électricité. »

Décision à Terre-Neuve

S’il n’est pas favorable à une exploitation d’éventuels gisements pétroliers et gaziers dans les eaux du golfe du Saint-Laurent, le premier ministre estime toutefois que le Québecpourrait en quelque sorte se faire forcer la main par Terre-Neuve.

« Même si on décidait qu’on ne ferait pas d’exploration dans le golfe, on est exposés à nos voisins qui en feraient. S’il y a un déversement dans la partie de Terre-Neuve de Old Harry, on ne sera pas protégés parce qu’on est Québécois. Les courants vont faire en sorte qu’on sera exposés. » Une étude scientifique indépendante a déjà démontré que le pétrole pourrait parcourir de grandes distances dans le golfe, frappant ainsi les eaux québécoises et les îles de la Madeleine.

« Je ne veux pas que le Québec se retrouve dans une situation où on n’aurait aucun bénéfice, parce que Terre-Neuve les aurait tous, et où on serait exposés à tout le risque environnemental », a-t-il insisté. Le gouvernement a donc déposé l’an dernier un projet de loi qui permettrait de concrétiser la « gestion conjointe » du dossier avec le fédéral, à l’instar de ce qui existe déjà du côté terre-neuvien.

En vertu du projet de loi, Québec devrait délivrer les permis d’exploration conjointement avec Ottawa. Jusqu’à présent, une seule entreprise a montré son intérêt à mener de tels travaux. Il s’agit de Corridor Resources, qui détient les permis dans le secteur Old Harry, à 80 kilomètres des îles de la Madeleine.

Les projets éventuels seront soumis aux procédures d’évaluation des impacts environnementaux prévues par la Loi québécoise sur la qualité de l’environnement et la Loi canadienne sur l’évaluation environnementale, a indiqué en soirée mardi le bureau du premier ministre.

Potentiel et risques

« Pour ce qui est de Old Harry, actuellement, il n’y a même pas d’exploration de prévue », a toutefois indiqué Philippe Couillard. Les données scientifiques disponibles démontrent d’ailleurs que le potentiel évoqué est très hypothétique. L’étude « Géologie et potentiel en hydrocarbures des bassins sédimentaires du sud du Québec », menée par des chercheurs de l’INRS dans le cadre de l’évaluation environnementale stratégique sur les hydrocarbures lancée par le gouvernement Couillard, estime le potentiel pétrolier à environ 100 millions de barils. Mais ce chiffre vaut pour tout le bassin de Madeleine, un très vaste territoire marin qui regroupe toute la partie sud du golfe du Saint-Laurent, côté québécois.

Qui plus est, il se pourrait bien que le potentiel en énergie fossile de ce bassin soit essentiellement en gaz naturel. Des forages réalisés au cours des dernières décennies dans le golfe ont permis de détecter la présence de gaz, mais jamais de pétrole. Et dans le cas de la structure sous-marine d’Old Harry, où aucun forage n’a été réalisé à ce jour, « les volumes d’hydrocarbures en place qui sont proposés doivent être considérés comme hautement spéculatifs ».

Si le potentiel est hypothétique, les risques environnementaux sont, eux, bien réels. Une vaste étude environnementale réalisée à la demande du gouvernement Charest concluait en 2013 qu’il demeure « plusieurs lacunes » dans l’état actuel des connaissances sur le golfe. Les carences concernent les technologies d’exploration et d’exploitation, les composantes des milieux physique, biologique et humain, ainsi que les « effets environnementaux potentiels des activités d’exploration et d’exploitation, ainsi que des déversements accidentels ».

À l’instar de la catastrophe provoquée par le naufrage de l’Exxon Valdez, un déversement pétrolier qui surviendrait dans le Saint-Laurent risquerait aussi d’avoir des impacts à long terme sur l’ensemble de l’écosystème, conclut une autre étude menée à la demande du gouvernement Couillard. Et non seulement les hydrocarbures pourraient persister pendant plus d’une décennie, mais les opérations de nettoyage seraient particulièrement ardues.

La Coalition Saint-Laurent a salué mardi la prise de position de Philippe Couillard. « Visiblement, le premier ministre se rend aux très nombreux arguments scientifiques qui démontrent que le golfe n’est pas un milieu propice à l’exploitation pétrolière », a fait valoir son porte-parole, Sylvain Archambault, rencontré en marge du congrès de l’Association francophone pour le savoir, tenu à Montréal.

12 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 11 mai 2016 06 h 53

    Les madelinots défendraient-ils mieux leur territoire s'il étaient terreneuviens?

    Selon M. Couillard, sur son territoire, le Québec s'estimera donc lié par une décision favorable provenant de Terre-Neuve, ne voulant pas lui laisser tous les profits. Que les lobbystes le sachent: ils n'ont pas besoin de séduire les politiciens localisés à Québec, ceux de St-John's et Ottawa suffisant. Autrement dit, si les autres y vont, on y va quand même, mais à regret... Et vlan pour notre affirmation collective et la défense de notre territoire! Et qui dit qu'une catastrophe environnementale majeure n'originera pas d'un puits creusé dans la portion québécoise du golfe? Alors, notre bon premier ministre dira que c'est la faute d'autrui...Terre-Neuve et le fédéral nous dévastant. Nous cache-t-on quelque chose? L'admission de l'énormité des risques environnementaux imposerait un tout autre discours: « nous sommes tellement contre ce projet que jamais nous n'y participerons d'une façon ou d'une autre, le Québec n'étant ni à vendre et ni à souiller». La question que l'on doit maintenant se poser, c'est si les Îles-de-la- Madeleine défendraient mieux le respect de leur intégrité territoriale en faisant partie de Terre-Neuve et Labrador, la véritable décision s'y prenant. Cette province oserait-elle ainsi mettre en danger une partie de son territoire et de ses gens?

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 11 mai 2016 07 h 00

    Tres bien pour le Golfe St-Laurent

    mais nous on veut savoir ce que ce premier ministre du Québec pense du fameux pipeline qui traversera notre pays(province) de bord en bord ou vit la majorité des buveurs d eau du Québec et d un possible deversement dans une nappe phreatique et la facilité d un nettoyage dans un tel endroit. Y-a-t-il anguille et couleuvre sous-roche avec ses mielleux discours sur Old Harry pour faire avaler ce tres long serpent venimeux qui siffle sur nos tetes.La franchise et la transparence sont absentes et le magouillage transparait avec une odeur sulfhydrique d incapacité de prendre position pour le bien publique du Québec. J-P.Grise

  • René Lefèbvre - Inscrit 11 mai 2016 07 h 43

    Renforcement positif

    Il faut féliciter le Premier Ministre québécois lorsqu'il se questionne sur l'opportunité d'exploiter des puits de pétrole dans les eaux du St-Laurent, ça veut peut-être dire qu'il n'est pas disposé dans l'immédiat à embrasser la main des pétrolières aux gros sabots.

    Aujourd'hui, toute personne branchée à internet peut écrire au premier ministre en peu de temps pour lui faire savoir son approbation ou sa désapprobation. Je crois fermement que si plus de monde se donnait la peine d'écrire aux politiciens, ceux-ci connaîtraient plus intimement les sentiments des citoyens qu'ils prétendent conduire sur des chemins plus radieux qu'hier. Les enseignants devraient mettre au programme de français, cet exercice démocratique pour les jeunes qui affirment souvent que les leaders politiques se moquent bien d'eux. Ils y apprendaient aussi là maîtrise du vouvoiement ainsi que la critique constructive qui consiste à suggérer des idées pour remplacer celles que l'on critique. La critique négative consiste à critiquer sans jamais suggérer de solution au problème que l'on soulève. Même un premier ministre a besoin de renforcement positif.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 12 mai 2016 11 h 03

      @ ­­R.L. 07h43

      C'est à la lecture de votre deuxième paragraphe, que j'ai trouvé fort intéressant, que je réagis.... positivement.

      Ce plus,je le trouve dans votre "...Les enseignants devraient mettre au programme de français, cet exercice démocratique pour les jeunes (élèves et étudiants) etc etc...ils y apprendraient la maîtrise du vouvoiement ainsi que la critique constructive." Très bonne "idée" ...car l'Histoire du Québec en général et celle du Québec politique semblent fort négligées dans le cursus étudiant de la génération Y.

      Un moyen de valoriser la langue française ....et les bonnes manières.

  • Gilles Delisle - Abonné 11 mai 2016 07 h 47

    Une attitude environnementale à géométrie variable pour Couillard

    On ne veut pas exploiter les hydrocarbures à Anticosti ,ni dans un projet comme Old Harry, mais le pipeline qui traverserait le Québec serait-il moins dangereux pour les centaines de cours d'eau traversés, et les nombreuses terres agricoles qui pourraient être souillés indéfiniment. Comment réfléchit ce premier ministre? Y-a-t-il deux poids, deux mesures, quand il s'agit de notre environnement futur à tous qui soit en jeu! On attend de ce premier ministre qu'il soit inflexible sur ces questions de la plus haute importance pour ce pays, à moins que ce ne soit pas son pays!

    • Pierre Fortin - Abonné 11 mai 2016 11 h 19

      « Comment réfléchit ce premier ministre? »

      Je ne crois pas que M. Couillard nous fasse vraiment part de ses réflexions. Je crois plutôt qu'il sonde l'opinion publique en faisant des déclarations teintées de vert pour cultiver son image environnementaliste, mais dont il pourra toujours se distancier en prenant une position contraire sans avoir à se dédire.

      Pour l'instant, de telles déclarations ne sont que des paroles en l'air qui brassent des lieux communs.

  • Martina Simcikova - Abonnée 11 mai 2016 09 h 14

    La rigueur scientifique de M.Couillard

    M. Couillard évoque régulièrement sa rigueur scientifique. Dans le cas du projet Énergie Est, un pipeline qui serait en opération plus de 40 ans, qui traverse dans les Basses-Terres, une multitude de cours d'eau, dont le fleuve j'aimerais savoir si M. Couillard est au courant de la température de l'eau du fleuve entre Montréal et Québec en hiver, et s'il maintiendra cette rigueur scientifique , lorsqu'il affirme:«Je ne suis pas vraiment favorable, à cause du fait qu’il s’agit d’eaux très très froides, et on sait que lorsqu’il y a des déversements dans des eaux froides […] c’est beaucoup plus risqué en matière environnementale».