Et s'il s'agissait du «chaînon manquant»?

Les «usages abusifs» de l'eau potable à des fins de climatisation et de réfrigération pourraient bien être le «chaînon manquant» que cherchent les spécialistes pour expliquer l'écart béant entre la consommation personnelle moyenne dans l'île de Montréal et l'énorme production quotidienne des diverses usines de filtration, dont la principale, l'usine des Baillets.

C'est ce que des spécialistes comme Hubert Demard, du Réseau Environnement, l'association des industriels de l'eau, ont affirmé au Devoir dans le cadre de cette enquête sans pour autant minimiser l'importance des pertes ou des fuites sur le réseau.

Les usines de traitement de l'eau de l'île produisent annuellement 725 millions de mètres cubes d'eau, dont 40 % s'échapperaient sous les rues et sous les résidences en raison des fuites d'un réseau mal en point. Mais quand on examine l'écart entre la «consommation» personnelle (entre 300 et 400 litres par personne par jour à Montréal) et sa «production d'eau» record par habitant au Canada (1200 litres par personne), ces 800 à 900 litres demeurent à plusieurs égards un mystère pour les spécialistes même si cette quantité comprend l'énorme consommation des «ICI», soit les industries, commerces et institutions, et les fuites.

En guise de comparaison, les Torontois consomment eux aussi autour de 300 litres par personne par jour, mais lorsqu'on inclut les fuites et la consommation des ICI, leur production d'eau quotidienne ne dépasse pas 560 litres par personne. C'est la moitié de la production par habitant à Montréal!

En somme, si les fuites à Montréal devaient s'avérer moins importantes que l'évaluation officielle de 40 %, cela signifierait que les ICI consomment plus d'eau que prévu et qu'une partie de cette surconsommation pourrait être attribuée à la piraterie du froid résiduel de l'aqueduc. Si le taux de 40 % s'avère exact, cela signifierait plutôt qu'une partie importante de la consommation des ICI peut être rapidement comprimée par une facturation basée sur l'utilisation de compteurs.

L'ancien président du comité exécutif de la Ville de Montréal, Jean Fortier, qui a contribué à l'enquête du Devoir, abonde dans ce sens: «Les usages abusifs et incontrôlés, comme la climatisation et la réfrigération avec de l'eau potable, pourraient expliquer une part importante — malheureusement impossible à déterminer pour l'instant — de la perte d'eau, évaluée à 40 % jusqu'à nouvel ordre. Quand j'étais à la Ville, je n'ai jamais pu obtenir sur ces questions autre chose que des hypothèses, des évaluations théoriques. Il est urgent de vérifier tout cela avec rigueur au lieu d'investir dans des études théoriques.»

Le consortium SNC-Lavalin-Dessau-Soprin a estimé les pertes du réseau montréalais autour de 40 %. Jean Fortier est sceptique: «Des fuites aussi importantes, ça se verrait dans les rues, voyons! 40 % des 700 millions de mètres cubes produits annuellement, ce n'est pas rien!» D'autres, comme Hubert Demard, du Réseau Environnement, estiment que de grosses fuites peuvent néanmoins se tailler un chemin dans le sous-sol et demeurer totalement invisibles à la surface.

«Mais s'il est vrai, nuance Hubert Demard, qu'on ne peut pas minimiser l'importance des fuites, il est certain que des usages abusifs intenses et continus comme la climatisation et la réfrigération qu'on constate sur l'île de Montréal et dans plusieurs autres grandes municipalités du Québec y sont pour beaucoup. Le problème, c'est que les usages abusifs permanents sont demeurés une sorte de sujet tabou, tant dans les médias que dans les études.»

Mais c'était un secret de Polichinelle dans les milieux de l'eau.

Dans le mémoire soumis à la commission Beauchamp sur l'eau en novembre 1999, douze chercheurs de l'INRS-Eau suggéraient conjointement d'installer des compteurs d'eau chez tous les utilisateurs industriels, commerciaux et institutionnels (ICI) pour mettre fin aux abus: «Entreprises industrielles et agricoles, commerces — les petits épiciers notamment — consommeraient de folles quantités d'eau avec de vieux systèmes de refroidissement non fermés, branchés et alimentés en continu par de l'eau fraîche», écrivaient-ils.

Le problème central, déplorent unanimement les spécialistes, c'est qu'aucune étude rigoureuse «basée sur des mesures empiriques» ne permet de discriminer la part des usages abusifs, comme la réfrigération et la climatisation, des fuites classiques du réseau, les seules coupables sur le banc des accusés devant l'opinion publique à l'heure actuelle.

«Il est certain, ajoute Hubert Demard, que lorsque ça coule en continu et qu'aucune tarification basée sur la consommation réelle ne ramène les gens et les entreprises à l'ordre, ça donne vite des chiffres faramineux. Chez Réseau Environnement, on préconise l'installation de compteurs sur toutes les entrées d'eau de plus d'un pouce de diamètre, soit partout hors du résidentiel. L'essentiel du problème serait réglé et on gérerait le réseau avec des chiffres plus fiables.»

Le manque de contrôle de la consommation d'eau semble avoir contaminé, si on peut dire, d'autres réseaux d'aqueducs du Québec. Selon le guide technique sur les économies d'eau à l'usage des gestionnaires de réseaux, plus de 10 % des municipalités québécoises distribuent elles aussi chaque jour plus de 1100 litres par personne, soit le double de la production torontoise.

Montréal maintient toujours sa tarification de l'eau au niveau actuel. C'est la moins chère de toutes les grandes villes canadiennes.

D'abord, Montréal n'impose aucune tarification particulière pour l'eau à son secteur résidentiel. Le compte de taxes résidentiel comprend le coût de l'eau sans le détailler, ce qui, selon les économistes, incite au gaspillage. C'est ce qui permet à quelqu'un — sans encourir le moindre coût supplémentaire — de brancher son climatiseur sur l'eau courante pendant des mois chaque année. Cette pratique peut décupler la consommation d'une famille, la faisant passer d'environ 300 m3 par année à 3000 m3, voire à 5000 m3 ou davantage.

De nouveaux modèles de pompes à chaleur, capables de rafraîchir une maison en été et de la chauffer en hiver, font aussi leur apparition sur le marché. Destinés à fonctionner en géothermie, ce qui exige de creuser un puits pour atteindre les réserves d'eau souterraines, ces appareils commencent à être branchés sur l'eau courante dans certaines résidences cossues, a affirmé au Devoir un entrepreneur de Longueuil qui en a installé à Montréal. La facture d'énergie chute des deux tiers, refilant le véritable coût à l'ensemble des contribuables.

Dans le secteur non résidentiel, Montréal facture son eau sous forme d'une taxe à la valeur locative de 8,89 %. Là où la Ville exige l'installation de compteurs, elle facture ses «gros consommateurs» — 8000 entreprises sur 20 000 — au tarif de 22 ¢ le mètre cube, selon le bilan réalisé en 2002 par Price Waterhouse Coopers.

Même si elles paient un tarif proportionnel à leur consommation, la plupart de ces industries sont toujours subventionnées par les contribuables. En effet, le coût de l'eau à Montréal, lorsqu'il comprend son traitement à l'usine d'épuration, n'est pas de 22 ¢ le mètre cube mais bien de 54,36 ¢ le mètre cube, ont calculé les experts de Price Waterhouse Coopers.

Montréal ajoute à cette tarification — cette autre règle a été imposée par l'ancienne CUM en 1998 aux entreprises qui consommaient plus de 200 000 m3 par an — une redevance d'interception et d'épuration. Cette règle s'applique maintenant aux entreprises qui consomment plus de 100 000 m3 par an, précise Stéphane Venne, porte-parole de Montréal. Mais cette redevance s'élève à 52 $ pour 1000 mètres cubes, soit un maigre tarif de 5,2 ¢ le mètre cube. Cela porte la facture de ces entreprises, y compris celles qui utilisent l'eau potable à des fins de réfrigération, à 29 ¢ le mètre cube au lieu des 54 ¢ que cela coûte réellement à la collectivité.

Les disparités du prix de l'eau entre les villes de l'île de Montréal n'ont pas encore été uniformisées à la suite de la fusion municipale. Fait intéressant à noter, les seules municipalités qui facturent leur eau à un prix vraiment élevé sont des villes défusionnistes de l'ouest de l'île, Baie-d'Urfé (0,68 $), Beaconsfield (0,77 $) et Kirkland (de 0,62 $ à 0,88 $ selon le volume).

En comparaison, à Toronto, l'eau potable est facturée comme tout bien de consommation, c'est-à-dire de façon uniforme à 1,11 $ le mètre cube, résidences ou ICI compris. Vancouver impose aussi un tarif unique de

45 ¢ le mètre cube. De son côté, Ottawa impose, comme pour le gaz naturel, un tarif de branchement au réseau de 12 $ au secteur résidentiel et de 100 $ au non-résidentiel; la capitale fédérale impose aux deux secteurs de consommation, résidentiel et ICI, un tarif unique de 57 ¢ le mètre cube.