Recyclage - Le bac bleu et la pensée magique

Des employés du Centre de tri de Québec à pied d’œuvre. Les Québécois semblent avoir tendance à oublier que tout ce qu’ils jettent dans le bac bleu est ensuite trié par des êtres humains. <br />
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Des employés du Centre de tri de Québec à pied d’œuvre. Les Québécois semblent avoir tendance à oublier que tout ce qu’ils jettent dans le bac bleu est ensuite trié par des êtres humains.

Québec — Feux d'artifice, carcasses d'animaux, couches pour bébés bien remplies... Les centres de tri qui héritent de nos boîtes de recyclage trouvent vraiment de tout et n'importe quoi.

Les employés du Centre de tri de Québec ont eu la peur de leur vie l'été dernier quand un mécanisme de feu d'artifice a été déclenché dans une machine. «Il y a eu une étincelle et ça a explosé», raconte Mathieu Fournier, conseiller en environnement à la Ville de Québec. «Les gens ont entendu la déflagration jusque dans les camions dehors. Cela a causé un cratère noir dans l'amas de déchets. Dans le fond, il aurait pu y avoir des morts tellement cela avait sauté. Les employés étaient terrorisés, ils ne voulaient plus retourner travailler.»

Les gens ne sont pas mal intentionnés, dit-il. Après tout, ils font ce qu'on leur a longtemps dit de faire: recycler le plus possible. Les Québécois ont compris le message: depuis 2000, le pourcentage des matières recyclables qui ont été récupérées au Québec a plus que triplé, passant de 20 % à 65 %. Or on oublie trop souvent que ce qui tombe dans le bac bleu est trié par des êtres humains.

Payés un peu plus du salaire minimum, ils sont une quarantaine de trieurs à s'affairer au Centre de tri de Québec. Hommes, femmes, jeunes, vieux, la plupart ont des handicaps et ont obtenu ces emplois dans le cadre de programmes de réinsertion sociale subventionnés.

Dans l'usine, le bruit est assourdissant. Munis de masques et de gants, ils classent les déchets comme des automates, sans broncher. Sur le tapis roulant, nos restes défilent à un rythme ahurissant. Lors de notre visite, l'odeur était supportable, mais un employé nous a dit que, l'été, c'était parfois insoutenable.

Leur bête noire? Les carcasses, comme ce cadavre de chien trouvé il y a deux semaines, les pots de mayonnaise mal rincés qui empestent ou encore les couches pour bébés. Lors de son passage au tri récemment, le directeur technique en a vu passer cinq en cinq minutes. «L'odeur était tellement forte, qu'il a eu envie de vomir et a dû partir», raconte M. Fournier.

Un malentendu

Le Centre de tri de Québec rejette environ 12 % de ce qu'il reçoit chaque année. Tout cela parce que beaucoup de gens confondent les matières recyclables avec ce qui est destiné à l'écocentre juste à côté. «Au centre de tri, on recycle en gros ce qui vient de la cuisine et de la salle de bain», explique le conseiller. «Si ça vient de votre cabanon ou de votre cour, ça ne rentre pas ici, ça va à l'écocentre.»

Les origines du malentendu sont connues. Au début des années 1990, avec le début de la collecte sélective, on disait aux gens de séparer le papier des autres contenants, raconte-t-il. Devant des résultats décevants, on a changé d'approche à la fin de la décennie. «On a misé sur les gros bacs roulants et pêle-mêle. Le message c'était: "Mettez tout dans le bac. Dans le pire des cas, on va s'arranger au tri."»

Mais ce n'est pas si simple. Les corps longs comme les tuyaux d'arrosage et autres s'enroulent aux machines et les brisent. Même chose pour les morceaux de bois, de briques, de gravier ou encore les produits domestiques dangereux comme les bombes aérosol.

Pour changer les choses, la Ville travaille actuellement à une campagne de sensibilisation. Déjà, des messages ont été transmis aux CPE pour s'assurer que tout le monde sache où jeter les couches.

En attendant, dans l'une des salles du Centre de tri, on a conçu un «mur des célébrités» en l'honneur de toutes les pièces qui ont brisé les machines. Ce sont des objets banals, trop petits pour être repérés lors du tri manuel, comme des serrures ou d'autres pièces de métal.

Les sacs de plastique sont une autre plaie pour les trieurs. Ils volent, restent coincés partout et «contaminent» les ballots de papier vendus par le Centre de tri. Les employés doivent chaque année retirer des milliers de fois le contenu du Publisac de son enveloppe... à notre place.

Le verre constitue un autre problème, mais ici la faute n'en incombe pas au simple citoyen. Lorsqu'il se casse, dans le camion ou au Centre, la matière devient irrécupérable en plus d'abîmer, elle aussi, le contenu des ballots d'autres matières.

Or la Société des alcools (SAQ) refuse toujours la consigne de ses bouteilles, ce qui pourrait faire une énorme différence. Interrogé à ce propos hier, lors du lancement de la Semaine québécoise de réduction des déchets, le ministre du Développement durable, Pierre Arcand, a dit que le ministère cherchait plutôt une manière d'empêcher le verre de se casser dans le processus.

Avec les taux de recyclage qui augmentent, le gouvernement et Recyc-Québec souhaitent maintenant mettre l'accent sur le compostage et sur la réduction des déchets à la source. Car une des raisons pour lesquelles nous recyclons plus, c'est que nous consommons bien davantage qu'il y a dix ans. Comme l'a souligné hier la présidente de Recyc-Québec, Ginette Bureau, «le déchet le moins nuisible est celui que l'on n'a pas produit».
 
9 commentaires
  • Nasboum - Abonné 18 octobre 2011 03 h 29

    pensée magique

    Si les gens savaient de façon plus détaillée comment se passe le tri, ils feraient plus attention. Mais, en général, c'est juste notre conscience qui est soulagée quand le bac bleu est vidé dans le camion. Le problème reste le même: on consomme trop.

  • David Prince - Inscrit 18 octobre 2011 07 h 01

    Ça crée de l'emploi!

    Oui oui, c'est ce qu'un ami m'a répondu lorsque je lui ai dit que les sacs de plastiques, surtout souillés, qu'il mettait dans le bac de récupération causaient de gros problèmes arrivés aux centres de tri. Il le sait, mais il refuse de les mettre à la poubelle. "Ça crée de l'emploi!" il m'a dit. De la mauvaise volonté pure et simple qui contredit totalement votre pensée magique M. Nasboum.

  • Jean Richard - Abonné 18 octobre 2011 08 h 59

    Les ratés du recyclage

    « le gouvernement et Recyc-Québec souhaitent maintenant mettre l'accent sur le compostage et sur la réduction des déchets à la source. »

    Ça, c'est de la pensée magique. La source, ce n'est pas le consommateur mais l'industrie. Un gouvernement capable de discipliner l'industrie, ça ne ressemble pas à ce que nous avons. Pire, un gouvernement ayant une vision environnementale éclairée, ce n'est pas non plus ce que nous avons.

    Autre problème avec les autorités : la transparence. Il y a quelques années à peine, on lisait dans les quotidiens que des tonnes de matières prêtes à recycler faisaient déborder les entrepôts, faute de preneurs. Puis le silence... Que deviennent ces objets qu'on met dans le bac vert toutes les semaines ? La réponse n'est pas toujours claire.

    Par ailleurs, le recyclage tel qu'on le pratique n'est peut-être pas aussi vert ou aussi vertueux qu'on le croit. Ainsi, pour fabriquer des plastiques, il faut du pétrole, soit ! Mais combien de pétrole aura-t-on consommé pour recycler quelques kilogrammes de plastique ? D'abord, celui des dizaines de gros camions qui arpentent les rues de la ville, porte à porte, brûlant de plein réservoirs de gazole, et à l'autre bout celui utilisé pour transformer la matière rejetée en un nouvel objet de consommation.

    Enfin, dernier élément non négligeable, celui de la pollution urbaine engendré par le processus de cueillette : pollution par le bruit de ces immenses camions, pollution atmosphérique de ces mêmes camions - diesel et fumants, et finalement, un pourcentage non négligeable d'objets, de bouts de papier qui s'échappent des bacs verts et volent au vent. Ce mardi matin, jour de cueillette, les feuilles mortes ne sont pas toutes des feuilles d'arbre.

  • France Marcotte - Abonnée 18 octobre 2011 11 h 03

    Sous le tapis du Centre de tri

    ...c'est l'équivalent sec du gouffre de la toilette, ce néant qui avale tous nos péchés.
    "Au début des années 1990, avec le début de la collecte sélective, on disait aux gens de séparer le papier des autres contenants, raconte-t-il. Devant des résultats décevants, on a changé d'approche à la fin de la décennie. «On a misé sur les gros bacs roulants et pêle-mêle. Le message c'était: "Mettez tout dans le bac. Dans le pire des cas, on va s'arranger au tri."»."

    Oui, ce qu'on ne voit pas ne fait pas mal.

    Ce sera difficile de renverser la vapeur mais pas infaisable. Du coup, on pourrait peut-être avoir un bon mot pour les stations d'épuration et inciter les braves gens à se garder une petite gêne avant de se délester des condoms, tampons et crapauds dans le trou blanc.

    Il faut dire et redire de quoi est fait le prolongement de ces gestes quotidiens car prolongement il y a.
    Mes hommages respectueux à tous ces travailleurs de l'ombre (ou du néant). Ils sont l'équivalent des ramasseurs de cadavres durant la peste sans qui la peste aurait perdurer.

  • France Marcotte - Abonnée 18 octobre 2011 11 h 51

    Le dos large des travailleurs du tri

    En lançant indirectement le message "on va s'arranger au tri", c'est sur le dos de ces travailleurs, en bout de chaîne, qu'on décharge ces tonnes de résidus pêle-mêle. On a augmenté leur charge de travail sans augmenter leur salaire et rendant leurs conditions plus précaires.

    En plus d'inciter le citoyen à plus de compassion et de discernement, nos savants en recherche et développement ne pourraient-ils se pencher sur le projet d'inventions géniales pour humaniser ce travail, même s'il n'est pas très glamour, en attendant qu'on s'en prenne à la vraie source du problème bien sûr, soit la maladie de la surconsommation et du suremballage qui relève de troubles plus profonds sur les plaies desquels, pour longtemps encore, il faudra se contenter de cataplasmes palliatifs.