Un plan pour éliminer «l’école à trois vitesses»

Le réseau scolaire québécois est le plus inégalitaire au pays, selon le Conseil supérieur de l’éducation du Québec, les écoles privées subventionnées et les écoles publiques à projets particuliers drainant les élèves les plus performants. Les élèves en difficulté sont surreprésentés dans les classes dites ordinaires, amplifiant les inégalités entre enfants favorisés et défavorisés.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le réseau scolaire québécois est le plus inégalitaire au pays, selon le Conseil supérieur de l’éducation du Québec, les écoles privées subventionnées et les écoles publiques à projets particuliers drainant les élèves les plus performants. Les élèves en difficulté sont surreprésentés dans les classes dites ordinaires, amplifiant les inégalités entre enfants favorisés et défavorisés.

À cinq mois des élections au Québec, un mouvement citoyen propose un plan pour éliminer le système « d’écoles à trois vitesses » qui favorise les élèves ayant les meilleures notes. Les écoles privées qui le souhaitent seraient ainsi financées à 100 % par l’État, les élèves fréquenteraient leur école de quartier et tous les établissements devraient offrir des projets particuliers.

Seules les écoles privées « non conventionnées », qui n’auraient aucune subvention de l’État, pourraient sélectionner leurs élèves.

Le mouvement École ensemble suggère ce plan ambitieux dans l’espoir de faire de l’éducation un des thèmes de la bataille électorale qui s’amorce. Des experts émérites en éducation, dont le sociologue Guy Rocher, qui a fait partie de la commission Parent, appuient ce changement de cap proposé.

Cette initiative vise à corriger des lacunes du réseau scolaire québécois, considéré comme le plus inégalitaire au pays, selon le Conseil supérieur de l’éducation du Québec. Les écoles privées subventionnées et les écoles publiques à projets particuliers drainent les élèves les plus performants. Les élèves en difficulté sont surreprésentés dans les classes dites ordinaires, ce qui amplifie les inégalités entre enfants favorisés et défavorisés.

« Nous avons au Québec un système scolaire injuste. Soumises à une logique de marché, les écoles se concurrencent pour obtenir les élèves les plus payants en matière de revenus et de résultats scolaires. En permettant aux écoles privées subventionnées et aux écoles publiques sélectives de choisir leur population, ce système fait peu de gagnants et de nombreux perdants », fait valoir Claude Lessard, professeur émérite en éducation à l’Université de Montréal.

Cet expert a piloté le rapport de 2016 du Conseil supérieur de l’éducation, qui a conclu que le système scolaire québécois est le plus inégalitaire au Canada. La part de marché du réseau privé au secondaire est passée de 5 % en 1970 à environ 21 % dans la dernière décennie. À Montréal et à Québec, quatre élèves sur dix fréquentent le privé au secondaire. Il faut ajouter à cela qu’au moins 20 % des élèves sont inscrits à un projet sélectif au secondaire public.

Pourtant, « la recherche nous le répète depuis longtemps : plus les classes sont diversifiées entre garçons et filles, entre élèves favorisés et défavorisés, entre élèves forts et faibles, entre élèves de diverses origines ethniques, plus le taux de réussite de l’ensemble des jeunes augmente », martèle Claude Lessard.

Frais chargés aux parents

 

En vertu du plan dévoilé lundi matin, toutes les écoles financées par l’État devraient accueillir en priorité les élèves de leur quartier. Les établissements ne pourraient plus sélectionner les élèves en fonction de leurs résultats scolaires. Toutes les écoles devraient offrir des projets particuliers gratuits pour les parents. Pour ce faire, une cinquième période serait ajoutée dans l’horaire en réduisant de 15 minutes la durée des quatre périodes existantes.

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, s’est engagé la semaine dernière à baliser les frais chargés aux parents pour l’accès aux projets particuliers (en sports, en arts ou en informatique, par exemple). Sans aller jusqu’à promettre la gratuité, il a indiqué qu’il annoncerait prochainement une mesure pour « faciliter l’accès » à ces programmes très motivants pour les jeunes, peu importe le revenu des parents.

Stéphane Vigneault, coordonnateur du mouvement École ensemble, a salué l’intention de Québec comme un pas dans la bonne direction, mais il estime que le gouvernement doit donner un véritable coup de barre et éliminer les subventions aux écoles privées. « Malgré des initiatives louables dans le réseau public, on se heurte toujours à la concurrence des écoles privées », dit-il.

Une proposition rentable

 

Les écoles privées qui choisiraient de se joindre au « réseau commun » seraient financées à 100 % par l’État, comme en Finlande (où les anciennes écoles privées sont publiques depuis 1972). Ces établissements pourraient conserver leur structure actuelle, avec un conseil d’administration indépendant des centres de services scolaires, mais devraient accepter gratuitement les élèves de leur quartier.

Les écoles privées « non conventionnées » pourraient sélectionner leurs clients, mais ne recevraient plus aucuns fonds publics. Les parents paieraient la totalité de la facture, qui augmenterait considérablement. Cela diminuerait en conséquence la fréquentation de ces établissements, comme en Ontario et ailleurs au pays.

À terme, ce modèle entraînerait des économies annuelles de 100 millions de dollars, selon une étude commandée à l’économiste François Delorme, de l’Université de Sherbrooke.

« La situation actuelle d’un système à trois vitesses est carrément intenable. La qualité de la proposition présentée par École ensemble mérite d’être soulignée. Elle fait véritablement, et très concrètement, avancer le débat sur l’avenir de notre système scolaire et sur l’égalité des chances, qui doit en être un pilier fondamental », a réagi la députée péquiste Véronique Hivon.



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