De la nécessité des classes d’accueil pour les jeunes arrivants

André Lavoie
Collaboration spéciale
Selon Nathalie Morel, il faut d’abord démystifier le rôle de la classe d’accueil pour les jeunes réfugiés, que l’on assimile trop souvent à une classe spécialisée. 
Illustration: Delphine Bérubé Selon Nathalie Morel, il faut d’abord démystifier le rôle de la classe d’accueil pour les jeunes réfugiés, que l’on assimile trop souvent à une classe spécialisée. 

Ce texte fait partie du cahier spécial Francisation

Les projections démographiques livrent toutes sortes d’informations, très utiles aux centres de services scolaires pour anticiper le nombre d’élèves prêts à amorcer leur parcours scolaire. Alors que certaines régions doivent composer avec des « baby-booms », d’autres affrontent les périls de la dévitalisation, diverses réalités que les décideurs voient ainsi poindre à l’horizon.

Il en va autrement des crises internationales. Qui aurait pu prévoir il y a deux mois que l’Ukraine serait aujourd’hui à feu et à sang, ou que l’Afghanistan plongerait de nouveau dans l’horreur après le retrait de l’armée américaine en août 2021 ? Chaque fois, ces drames provoquent d’importants flux migratoires, et ils se font sentir jusque dans nos établissements scolaires.

Le caractère imprévisible de ces événements représente un premier grand défi pour les écoles qui accueillent des enfants déracinés, connaissant peu ou pas le français, traumatisés par des conflits armés ou une nature déchaînée, certains étant peu ou pas du tout scolarisés au moment de quitter leur pays d’origine. Les accueillir et les encadrer de manière adéquate constitue tout un défi, essentiel à leur intégration. Cette mission de l’école publique, Nathalie Morel, vice-présidente à la vie professionnelle de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), la considère comme prioritaire.

« L’ensemble des services offerts au préscolaire, au primaire et au secondaire, connu sous l’acronyme SASAF (Services d’accueil et de soutien à l’apprentissage du français), tous les élèves y ont droit, et c’est clairement indiqué dans l’article 1 de la Loi sur l’instruction publique, insiste cette enseignante qui célèbre 35 ans de carrière. Il s’agit d’un service essentiel. On a beau parler de la francisation des adultes, mais si le système d’éducation accueille mal les élèves qui ne maîtrisent pas le français, nous manquons tous le bateau. »

Pour Nathalie Morel, c’est tout autant un enjeu pédagogique (« La maîtrise du français est importante pour bien comprendre les autres matières ») que social (« Les enfants arrivés trop vite en classe ordinaire ont parfois de graves lacunes que les enseignants ont bien du mal à combler »).

C’est aussi un défi pour les centres de services scolaires, soutenus par le ministère de l’Éducation pour la création de ces classes d’accueil. Mais selon la vice-présidente, sur l’ensemble du territoire québécois, « les services sont à géométrie variable ». Ils sont d’ailleurs sous la loupe de la FAE depuis 2016, un travail d’analyse effectué avec le soutien de leurs neuf syndicats affiliés et de leurs membres enseignants présents dans sept régions du Québec. Nombre d’élèves parfois insuffisant pour former une classe d’accueil, manque de personnel enseignant et autres professionnels, financement trop modeste : les entraves ne manquent pas.

Le rôle des classes d’accueil

Selon l’enseignante, il faut d’abord démystifier le rôle de la classe d’accueil pour les jeunes réfugiés, que l’on assimile trop souvent à une classe spécialisée. Il s’agit essentiellement d’un passage temporaire (qui peut aller jusqu’à deux ans) pour une arrivée en douceur dans un milieu bienveillant, car les autres élèves du groupe en savent déjà long sur les douleurs du déracinement et les exigences de l’adaptation à une société radicalement différente de celle qu’ils ont quittée.

« On parle beaucoup de diversité, mais il y en a une, énorme, au sein de cette clientèle. Certains ont déjà une bonne connaissance du français, d’autres de grandes difficultés langagières, sans compter ceux qui, à l’âge de 12, 13 ou 14 ans, ne sont pratiquement jamais allés à l’école. D’ailleurs, pour ce groupe très particulier, plusieurs enseignants se plaignent de n’avoir aucun matériel pédagogique : les contes pour enfants et les Calinours, ça ne convient pas ! »

Le contexte pandémique n’est pas non plus très favorable à l’apprentissage du français, de même qu’à l’intégration progressive dans un milieu de vie où l’on a tout à connaître et à comprendre. Au plus fort des divers confinements, les visites à la bibliothèque municipale et les activités sociales étaient réduites au strict minimum, pour ne pas dire inexistantes, rendant la dynamique pédagogique laborieuse.

« Apprendre une nouvelle langue par Zoom, pour des enfants, c’est loin d’être évident », déplore Nathalie Morel. Sans compter que d’autres phénomènes viennent fragiliser la francisation, comme l’étalement urbain qui saupoudre les ressources et la nécessité d’une meilleure coordination entre les centres de services scolaires, le ministère de l’Éducation et celui de l’Immigration, afin de mieux connaître les besoins des enfants, et de leurs parents.

« Ces familles viennent du monde entier, et parlent plusieurs langues différentes. Il faudrait traduire certains documents dans toutes ces langues, bénéficier d’interprètes pour mieux communiquer avec les parents, et compter sur la présence de professeurs de français langue seconde, qui sont les mieux placés pour bien évaluer les compétences langagières des élèves. »

Dans le contexte actuel, entre sixième vague et pénurie de main-d’œuvre, certains diront que c’est trop demander. Pas Nathalie Morel. « Quand on investit dans l’apprentissage de la langue française, et surtout dans la lecture et dans l’écriture, tous ces élèves ont beaucoup plus de chances [de réussir]. »

Quelques statistiques sur le nombre de jeunes arrivants au Québec

Population des jeunes personnes immigrantes admises au Québec de 2009 à 2018 et présentes en 2020 (comprenant les réfugiés, les immigrants économiques et les regroupements familiaux) selon le groupe d’âge :

0-4 ans admis (entre 2009 et 2018) : 41 838

 

0-4 ans présents en 2020 : 32 010

5-14 ans admis (entre 2009 et 2018) : 70 012

 

5-14 ans présents en 2020 : 52 101

15-24 ans admis (entre 2009 et 2018) : 57 781

 

15-24 ans présents en 2020 : 40 981

Source : Présence et portraits régionaux en 2020 des personnes immigrantes admises au Québec de 2009 à 2018, Direction de la recherche, de la statistique et de la veille du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration.



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