Apprendre à lire en apprenant le français

Leïla Jolin-Dahel
Collaboration spéciale
Nassiba Elkhalfaoui, lauréate de l'une des bourses Je persévère
Photo: Mario Jean/MADOC Nassiba Elkhalfaoui, lauréate de l'une des bourses Je persévère

Ce texte fait partie du cahier spécial Francisation

Avant d’entamer des cours de francisation juste avant la pandémie, Nassiba Elkhalfaoui n’avait jamais mis les pieds à l’école. Aujourd’hui, la Marocaine d’origine a remporté la bourse Je persévère de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) pour ses efforts soutenus.

« Dans mon pays, je n’ai jamais étudié [l’arabe]. Je ne sais pas comment s’écrit ma langue. Mais maintenant, je sais un peu comment écrire en français », explique la mère de deux enfants qui est arrivée au Canada en 2015 après s’être mariée.

Ce n’est que cinq ans après son immigration au Québec qu’elle a pu finalement entamer des leçons de français. « Avant, ma fille était malade. Je restais à la maison », se remémore-t-elle.

Ses premiers pas à l’école n’ont d’ailleurs pas été de tout repos. « Environ une semaine après le début des cours, Nassiba était en pleurs. Elle m’a dit “monsieur, je ne sais pas comment lire ni écrire”. Elle avait trois défis. Elle devait apprendre à la fois à communiquer en français, à lire et à écrire », se souvient Gabriel Aidée, qui lui enseigne le français au Centre d’éducation des adultes de L’Île-Perrot.

Afin de l’aider à maîtriser les bases de la langue, M. Aidée lui a donné des cours particuliers durant le congé des Fêtes, trois jours par semaine. « J’ai commencé à travailler avec elle la motricité fine, savoir comment tenir un crayon, écrire l’alphabet, et après on a poursuivi avec les lettres, les sons », énumère-t-il.

Une nouvelle indépendance

 

Les efforts de Nassiba ont finalement payé. Depuis quelques semaines, elle occupe un emploi dans la cuisine d’un restaurant. « À mon travail, les gens parlent le français et l’anglais. Je ne connais pas beaucoup de mots, mais je pratique mon français », dit-elle.

Sa plus grande fierté ? Avoir été capable de se présenter à un rendez-vous médical sans l’aide de son conjoint. « Avant, c’était mon mari qui traduisait. Mais il ne traduisait pas tout ! se souvient-elle en riant. Mais moi, je veux tout comprendre ! »

Une fierté que partage son enseignant. « Elle est venue me voir pour me dire “monsieur, aujourd’hui, je suis allée voir le médecin. Moi. Toute seule. J’ai parlé avec lui. Moi. Toute seule. Pas mon mari. Moi !” », dit-il. C’est également là que Nassiba a rempli un formulaire pour la première fois. « Déjà, ça, pour moi, c’est un trophée. Quelle belle intégration socioprofessionnelle ! C’est vraiment une belle réussite, une grande victoire », souligne M. Aidée.

Si Nassiba a commencé des cours de français tous les lundis, elle prévoit désormais rejoindre la classe de littératie, destinée aux élèves qui savent lire et écrire.

 

Un parcours rempli d’embûches

Comme son mari travaille également, et qu’elle n’a pas encore obtenu son permis de conduire, Nassiba doit se rendre à l’école par ses propres moyens. Son conjoint l’amène lorsqu’il le peut, mais elle doit aussi à certains moments utiliser le service de taxis. « Parfois, elle devait marcher pendant un bon bout de temps pour aller chez une amie qui l’accompagnait. Ce n’est pas toujours facile. Mais elle cherche quand même un moyen de pouvoir venir en classe. C’est touchant », observe son professeur.

La pandémie a également été un obstacle pour la mère de famille, qui n’était pas familière avec l’informatique lorsque les cours se sont donnés à distance. « Nassiba disait toujours : “Gabriel, moi, les ordinateurs, la technologie, non !” », se souvient son enseignant. Et pourtant, la jeune femme a pu obtenir un appareil à la maison et assister aux classes virtuelles. « Ce n’était même pas se connecter qui était le plus grand défi. C’était chaque fois qu’elle ouvrait le micro, avec les enfants ! » raconte-t-il en éclatant de rire.

Et même si ce n’est pas toujours facile pour Nassiba Elkhalfaoui de conjuguer son travail, sa vie de famille et ses leçons de français, elle estime que c’est « bon comme ça. Je n’aime pas dormir, j’aime bouger ! »

Un prix qui tombe à point

Selon M. Aidée, les bourses Je persévère sont un bon moyen de soutenir les élèves. « Il y a de ces gens qu’on ignore. Et la FAE a su mettre le projecteur sur eux. Ça va nous encourager davantage. Non seulement Nassiba, mais moi aussi, dans mon travail. C’est un prix inestimable », croit-il.

L’enseignant cite maintenant la mère de famille en exemple aux autres étudiants en classe. « Elle devient le symbole de la persévérance scolaire pour ces élèves. Et aujourd’hui, tout le monde en parle », dit-il.

Nassiba Elkhalfaoui songeait d’ailleurs à abandonner ses cours avant de recevoir cette distinction. « J’ai dit à Nassiba, “je ne sais pas ce que tu pries, mais continue !” Parce que c’est arrivé juste au moment où elle en avait besoin », raconte son enseignant.

Avec la bourse de 750 $ qu’elle a obtenue, la mère de famille désire gâter ses deux enfants. Elle veut aussi revenir en classe de littératie. « Mais ce sera une nouvelle Nassiba. Une Nassiba qui lit et qui écrit », confie-t-elle.

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