La confiance s'effrite à l'école Sophie-Barat

La façade de l'école secondaire Sophie-Barat, à Montréal
Photo: Hubert Hayaud La façade de l'école secondaire Sophie-Barat, à Montréal

Les déboires de l’école secondaire Sophie-Barat, qui risque de s’effondrer après des années de négligence, commencent à peser lourd sur le moral des enseignants, des parents et des élèves. Un an après l’engagement de Québec d’investir 164,5 millions de dollars pour rénover et agrandir ce bâtiment patrimonial du nord de Montréal, ce chantier scolaire — le plus ambitieux du Québec — tarde à se mettre en marche.

Cette école publique parmi les plus réputées de Montréal traverse une crise de confiance. Des enseignants ont décidé de changer d’école. D’autres réfléchissent à leur avenir. Le directeur et trois de ses adjoints sont allés travailler ailleurs. Et les enseignants qui siégeaient au conseil d’établissement ont claqué la porte de cette instance en raison de « divergences d’opinions irréconciliables ».

Selon nos sources, le personnel, la nouvelle direction et les élèves font preuve d’une résilience hors du commun dans des circonstances difficiles : en pleine pandémie, à quelques jours de la rentrée scolaire du mois d’août 2020, une aile du bâtiment principal qui risquait de s’écrouler a été fermée d’urgence. La cafétéria, la bibliothèque, des salles de classe et le local des enseignants ont été condamnés.

Des grillages en métal entourent de vastes sections du bâtiment pour éviter que des morceaux de revêtement tombent sur les passants. Un chapiteau, loué au coût de 240 000 $ par année, a été érigé sur le terrain pour loger la cafétéria. Plus de 500 élèves doivent désormais fréquenter une ancienne école primaire située dans le quartier voisin, à cinq kilomètres de leur école de quartier.

L’annexe de l’école Sophie-Barat, située à 400 mètres du pavillon principal, nécessite aussi des rénovations. Et l’espace manque pour les 1775 élèves et 115 membres du personnel répartis dans les trois pavillons de l’école.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Des élèves prennent leur repas entre l'école Sophie Barat et la Rivière des Prairies.

« Une grosse peine d’amour »

« Il faut y croire, à notre école, il faut avoir la foi pour que les jeunes embarquent dans notre projet de société. Je n’y crois plus », dit Nathalie Lavigueur, enseignante de français depuis 1995 à l’école Sophie-Barat.

Le cœur gros, elle a demandé d’être transférée dans une autre école à compter de septembre prochain. Elle a besoin de changer d’air pour préserver sa santé mentale et garder la passion du métier. « C’est comme une grosse peine d’amour. Sophie-Barat et moi, on était comme un vieux couple dysfonctionnel », raconte cette enseignante, qui avait son école « tatouée sur le cœur ».

À 50 ans, Nathalie Lavigueur était convaincue qu’elle finirait sa carrière à Sophie-Barat. L’incertitude et les conditions difficiles d’enseignement ont eu raison de sa volonté à toute épreuve. Elle voit l’avenir de l’établissement comme un « trou noir ». Elle et ses collègues n’ont aucune idée du calendrier des travaux. Elle se demande qui pilote l’avion de l’école publique montréalaise.

« Normalement, des problèmes, emmenez-en, ça ne me fait pas peur. Mais ça me fait mal d’éprouver une aussi grande impuissance. J’ai mal à mon école. On obtient toujours des demi-informations, des demi-vérités, des demi-intentions, des demi-pas en avant. Comment obtenir l’information ? Qui est imputable ? Ça me tue », lance-t-elle.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir L'enseignante Nathalie Lavigueur corrigeant des copies à son domicile.

Chantier colossal

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a annoncé en janvier 2021 un investissement de 100 millions de dollars pour la réfection de l’école Sophie-Barat. La facture a grimpé à 164,5 millions six mois plus tard pour non seulement rénover, mais aussi agrandir l’établissement, qui déborde depuis des années. C’est un chantier d’une complexité inédite, entre autres parce qu’il s’agit de bâtiments patrimoniaux.

L’équipe de Sophie-Barat, le Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) et les autres partenaires (ministère de l’Éducation et Société québécoise des infrastructures) souhaitent que les travaux de rénovation de l’aile du pavillon principal qui a été fermée commencent dès cette année, confirme Alain Perron, porte-parole du CSSDM.

« Nous sommes en attente d’une décision du Conseil du trésor à cet égard. Les plans et devis sont terminés et nous espérons pouvoir lancer un appel d’offres pour la sélection d’un entrepreneur ce printemps », indique-t-il.

Pour l’ensemble du projet, le CSSDM s’apprête à lancer les appels d’offres pour recruter des architectes, des ingénieurs et des services-conseils qui seront chargés de préparer un dossier d’affaires. « Les travaux [de construction et de rénovation] s’étaleront sur plusieurs années », précise Alain Perron.

Au moins une demi-douzaine de professionnels du centre de services « se consacrent entièrement à l’école Sophie-Barat », explique le porte-parole. Cette équipe doit notamment déterminer où seront scolarisés les élèves pendant les travaux. Une école dite « transitoire » sera construite sur le terrain de l’école Marie-Anne, située dans le quartier Ahuntsic.

Ce vaste chantier représente un casse-tête « dont il manque des morceaux », déplore une source qui connaît le dossier. Elle souligne que les déplacements entre les multiples pavillons de l’école compliqueront la tâche des profs.

Photo: Hubert Hayaud Sur le terrain de l'école Sophie Barat, un chapiteau remplace la cafétéria désormais inaccessible.

Des parents inquiets

Des parents, eux, s’inquiètent pour la sécurité de leurs enfants. En novembre 2019, un élève de quatrième secondaire s’est blessé en manipulant une fenêtre à guillotine dans une salle de classe de l’école Sophie-Barat. Une vitre s’est abattue sur sa main droite. Le garçon a dû se rendre trois fois à l’hôpital et il s’est absenté deux semaines de son emploi d’emballeur dans un supermarché, raconte son père, Renaud Rouverand, photos et rapport médical à l’appui.

« Les responsables de l’école et du centre de services savent que le bâtiment est vétuste, mon fils s’est blessé, mais personne n’est imputable », déplore-t-il.

Le CSSDM soutient que « la sécurité des lieux demeure une priorité et [que] des inspections régulières sont faites pour s’en assurer. Des correctifs sont apportés rapidement lorsque des anomalies sont détectées. »

Des améliorations

 

Annick Boulianne, présidente du conseil d’établissement de Sophie-Barat et mère d’une élève, n’était pas au courant de cet incident. Elle s’impatiente elle aussi devant la lourdeur bureaucratique pour mettre en marche les travaux de rénovation. Elle garde toutefois le moral : la directrice de l’école a mis en place une série de mesures pour améliorer les services aux élèves et aux membres du personnel, souligne Mme Boulianne.

Un local de sciences a été aménagé dans un des pavillons. Des équipements ont été ajoutés pour les élèves ou les profs : casques d’écoute, ordinateurs, tablettes, instruments de musique, jeux de société, ameublement, skis de fond, matériel pour une salle de musculation. Des surveillants d’élèves supplémentaires ont été embauchés. L’éclairage extérieur a été amélioré. Une lueur d’espoir dans une période sombre.

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