L’enseignement, une profession infantilisée

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
«Parce que c’est une profession majoritairement composée de femmes, les gouvernements et les administrateurs peuvent se permettre d’avoir un regard un peu plus paternaliste, infantilisant», avance le président du syndicat.
Illustration: iStock «Parce que c’est une profession majoritairement composée de femmes, les gouvernements et les administrateurs peuvent se permettre d’avoir un regard un peu plus paternaliste, infantilisant», avance le président du syndicat.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Dans les écoles du Québec, le nombre d’enseignants non qualifiés atteint de nouveaux records. La pénurie de main-d'œuvre est criante, tout comme le taux de désertion du personnel. Selon la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), une part de la solution passe par l’amélioration des conditions de travail, mais aussi par un changement de regard sur la profession.

Après quatre ans sur les bancs de l’université, le quart des jeunes enseignants vont quitter la profession au cours de leurs cinq premières années sur le marché du travail. Il s’agit de l’une des professions qui connaît l’un des taux de désertion les plus élevés dans la province, déplore Sylvain Mallette, président de la FAE.

« C’est difficile d’interroger les profs qui quittent la profession, puisque, pour plusieurs d’entre eux, c’est perçu comme un échec professionnel, observe-t-il. Quand on réussit à les questionner, ce sont les conditions de travail très difficiles dans lesquelles ils ont été placés, mais aussi, c’est le regard méprisant que les gestionnaires portent sur eux et le refus de reconnaître l’espace dont ils ont besoin pour travailler. »

Pour Sylvain Mallette, ce taux de désertion record s’explique non seulement par les conditions de travail difficiles, mais aussi par un climat de travail dans lequel les compétences des professeurs sont systématiquement sous-évaluées. Et selon lui, cela s’explique par le fait que la profession est typiquement « féminine ». « Ce sont des métiers de “care”, on dit que les femmes ont “la vocation”, qu’elles vont rendre des services malgré tout, croit-il. Parce que c’est une profession majoritairement composée de femmes, les gouvernements et les administrateurs peuvent se permettre d’avoir un regard un peu plus paternaliste, infantilisant. C’est beaucoup un problème de reconnaissance de l’expertise. »

Un besoin criant de reconnaissance

 

« Les gestionnaires ne se disent pas : “le prof est capable de faire le travail, de mobiliser ses connaissances, de faire appel à son expertise”, poursuit le président syndical. C’est comme s’ils avaient le réflexe de se dire que le prof ne sait pas, donc, on va lui dire comment faire. » M. Mallette donne comme exemple le fonctionnement du programme de formation de l’école québécoise, lequel favorise certaines approches pédagogiques et en écarte d’autres. Or, la même approche pédagogique ne fonctionne pas de la même façon dans différentes classes de la même école, souligne-t-il. « Le prof devrait être capable d’expérimenter, d’utiliser plusieurs approches pédagogiques. » L’ancien professeur observe aussi cette infantilisation des enseignants dans les stratégies mises en place pour soutenir les élèves en difficulté. « C’est comme si on disait au prof : “si tu as des problèmes dans ta classe, ce n’est pas parce que ta classe est mal composée ou que les services n’existent pas, c’est toi qui n’es pas préparé et formé. »

Pendant de nombreuses années, les professeurs devaient rester à l’école pour faire les corrections des travaux des élèves, tandis que les directions d’école pouvaient modifier les notes des élèves à l’insu des enseignants, poursuit M. Mallette. « On a mené une bataille pour que, dans la loi, l’évaluation relève du domaine exclusif des profs, dit-il. C’est un gain fondamental pour la profession, qui assure l’intégrité du processus d’évaluation. » Sylvain Mallette considère que le professeur doit avoir le choix de réaliser ses tâches de correction où et quand il le désire ; il s’agit d’un gage de confiance et d’une reconnaissance de son expertise.

« Il y a des tâches très lourdes, peu de soutien de la part des gestionnaires, pas de reconnaissance, une remise en question perpétuelle des décisions prises par le prof dans sa classe, et ça finit par peser très lourdement, soupire-t-il. Ça mine la crédibilité que le prof a de lui-même. »

Changer de regard

 

Outre les modifications de la loi pour empêcher le « tripotage des notes », un guide d’affirmation professionnelle visant à déterminer les situations qui nuisent à la reconnaissance de l’expertise des professeurs a été publié, se réjouit M. Mallette. Un système de profs mentors pour les jeunes enseignants et une recherche-intervention associant santé mentale et organisation du travail ont été mis en place.

Mais pour le président syndical, il faudra une prise de conscience individuelle et collective concernant le climat de travail enseignant, afin de mieux dénoncer les éléments [malsains] et proposer des solutions permettant aux enseignants de se réaliser sur le plan professionnel. Pour de nombreux éléments, la lutte pour la reconnaissance de la profession devrait aussi s’inspirer de la lutte féministe, croit-il.

« Il faut que les mots s’accompagnent d’un changement de regard, de mentalité, de respect mutuel », affirme-t-il. « C’est ça que l’action syndicale permet de faire, non seulement pour les droits des travailleurs, mais aussi pour la reconnaissance de leur expertise. »

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