La grande séduction de Saint-Philémon

Mélissa Quesnel, 34 ans et mère de six enfants, a changé de vie après avoir remporté la maison que faisait tirer Saint-Philémon. Le concours visait à attirer de jeunes familles dans la petite municipalité de Chaudière-Appalaches.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Mélissa Quesnel, 34 ans et mère de six enfants, a changé de vie après avoir remporté la maison que faisait tirer Saint-Philémon. Le concours visait à attirer de jeunes familles dans la petite municipalité de Chaudière-Appalaches.

Pour garder son école primaire ouverte et attirer des résidents avec enfants, la petite municipalité de Saint-Philémon, dans la région de Chaudière-Appalaches, a lancé un concours assorti d’une maison gratuite pendant six mois. La gagnante, une Montréalaise mère de six enfants, vient tout juste de déménager sa famille dans le village de plus de 700 résidents.

« On avait besoin d’un nouveau départ, puis j’ai trouvé que c’était une occasion à prendre » raconte Mélissa Quesnel, 34 ans. La belle maison blanche où elle habite depuis trois semaines est à trois heures quinze minutes de Montréal en voiture. « C’est loin de ma famille qui est à Montréal, mais j’ai un frère qui habite à 35 minutes d’ici, à Saint-Michel-de-Bellechasse. Ça a aidé beaucoup, ça me fait un repère. »

C’est sa belle-sœur qui a vu l’annonce sur les réseaux sociaux et qui la lui a envoyée. « Je me suis dit : “Pourquoi pas ? Je ne vais pas gagner.” » Mélissa Quesnel s’est donc inscrite 24 heures avant que le concours se termine. Or, ça a marché. « J’ai été vraiment surprise quand ils m’ont contactée. Je me suis dit : “Je ne peux pas faire ça… Déménager aussi loin en si peu de temps.” »

Mais la possibilité d’avoir « de l’espace » et une cour où pourraient courir les enfants lui tentait. À Montréal, leur logement avait une autoroute comme horizon.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le concours était la deuxième tentative du maire de Saint-Philémon, Daniel Pouliot (à gauche), d’attirer de jeunes familles dans sa petite municipalité. Les gagnants de la dernière mouture du concours ont depuis migré vers un autre village de la région. Déçu? «Non, non, on se retrousse les manches pis on recommence», rétorque-t-il.

La conversation se déroule dans la grande cour arrière dont profite désormais la famille dans Bellechasse. Elle est ponctuée des cris des deux plus jeunes qui sautent et se chamaillent dans une immense trampoline bleue. « Je pense qu’elle fait 15 pieds », mentionne leur mère. Une réalité impensable dans leur appartement à Verdun. « Il me manquait une chambre à Montréal, les deux petits dormaient dans la mienne. »

Pour participer au concours, il fallait avoir des enfants d’âge scolaire et s’engager à rester deux ans dans la municipalité. « On veut sauver notre école. […] Le concours, ça nous permet d’aller chercher des élèves », explique le maire Daniel Pouliot.

L’école primaire doit compter au minimum deux classes de six enfants pour rester ouverte. L’an dernier, l’une des deux ne comptait que cinq jeunes, ce qui plaçait l’établissement à risque.

C’est la deuxième année que la Ville organise ce concours. Or, les gagnants de la dernière mouture ont migré vers un autre village de la région. Décevant ? « Non, non, on se retrousse les manches pis on recommence », rétorque le maire, un agriculteur père de quatre enfants et grand-père de dix petits.

Il me manquait une chambre à Montréal, les deux petits dormaient dans la mienne

Heureux revirement

L’opération a d’ailleurs beaucoup mieux marché cette année, explique-t-il. L’an dernier, le concours avait seulement été annoncé localement, alors qu’on l’a fait circuler sur les réseaux sociaux en 2021, ce qui a attiré des gens de l’extérieur de la région.

En fait, la participation a été si bonne que le maire Pouliot a regretté de ne pas avoir plus de maisons à louer aux autres participants. « Il y a eu 13 familles, avec un total de 30 enfants, qui se sont inscrites ».

En plus, d’heureux imprévus ont ajouté aux bénéfices du concours. « Il y a eu un effet COVID et il y a des jeunes familles qui sont venues s’installer par ici », lance-t-il. Dès lors, l’école comptera pas moins de 17 enfants à la rentrée. Tout un revirement pour cette municipalité dont les maisons attiraient surtout les acheteurs en quête de chalet, ces dernières années.

Mais même si d’autres familles se sont ajoutées, celle de Mme Quesnel est sans contredit la plus nombreuse de Saint-Philémon. Avec ses cinq chambres, leur maison voisine un ancien bâtiment municipal. La Ville l’avait acquise à l’origine pour agrandir ses propres installations. Derrière la grande cour arrière, on peut voir des tas de sable destinés à l’entretien des routes. Et au-delà, la vallée, les montagnes et un ciel dégagé idéal pour observer les Perséides.

Alors, Bellechasse ? « Ça se passe bien. C’est tranquille. Le paysage est magnifique. Ici, tu vois des arbres. J’adore. » En plus, Mme Quesnel a découvert avec bonheur à son arrivée qu’il n’y avait pas de moustiques. La région a beau être éloignée du fleuve, les vents y sont forts et constants. Comme dit le maire, « on est toujours confortables ». Seul bémol : les grands magasins « sont à 50 minutes en auto plutôt qu’à 15 minutes comme à Montréal. Mais on s’adapte », souligne-t-elle.

Afin de lui éviter de mauvaises surprises, une résidente de Saint-Philémon, Mélanie Roy-Beaulieu, s’est portée volontaire pour accompagner Mme Quesnel dans ses préparatifs et surtout répondre à ses questions avant le déménagement.

On veut sauver notre école. […] Le concours, ça nous permet d’aller chercher des élèves.

Mme Roy-Beaulieu peut facilement se mettre à sa place parce qu’elle a, elle aussi, quitté Montréal pour s’établir dans le village en 2009. Dans son cas aussi, l’adaptation la plus difficile a été l’accès aux magasins. « Au début, quand j’allais en ville, j’avais des listes de commissions qui n’en finissaient plus. Mais avec les années, j’ai fait plus d’achats en ligne ou j’achète d’occasion. »

La municipalité mérite qu’on se batte pour elle, plaide cette mère de quatre enfants. « Il faut trouver un moyen de se faire connaître. On a une super belle place », dit-elle en ajoutant que « ce n’est pas pour tout le monde ».

La famille Quesnel arrive par ailleurs « au bon moment », à son avis, parce qu’Internet haute vitesse vient tout juste d’être installé dans la région, il y a deux ans. Il faut toutefois être prêt à faire des concessions dans le coin pour ce qui est de l’emploi, mentionne-t-elle. Enseignante à temps plein à Montréal, Mme Roy-Beaulieu a dû se replier vers la suppléance et le travail en garderie.

L’attrait du grand air

Mme Quesnel, elle, complétait un cours pour travailler en service de garde lorsque le concours a fait bifurquer sa vie. Elle espère maintenant se trouver un emploi dans le domaine localement.

Elle raconte qu’avant de faire le grand saut vers les régions, elle a conduit les enfants sur place pour « avoir leur approbation ». Avec succès.

Le plus vieux, Jérémie, travaille à la quincaillerie depuis peu. « Ma mère voulait que je me trouve une petite job pour commencer à me payer des trucs », dit le jeune de 16 ans. Et le déménagement ? « Au début, je n’étais pas trop sûr, mais quand on est arrivés ici, j’ai commencé à aimer ça. L’air est frais, pas comme à Montréal. »

Il dit avoir été surpris par les « routes en montagnes russes » de Bellechasse, a hâte de visiter son école et de rencontrer ses profs. Et ses amis à Montréal ? Lui manquent-ils ? « Pas vraiment », dit-il en expliquant que ses amis vivent plutôt à Châteauguay où il résidait avant de déménager à Montréal.

C’est lui qui a proposé ses services à la quincaillerie. Pour l’instant, il fait un peu de tout, explique son patron Yvon Gosselin. « S’il veut rester, j’ai de l’ouvrage pour lui en masse ».

Le concours, dit le commerçant, « c’est très bien ». « Des familles, on en a besoin. […] La population dans le coin vieillit. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le fils aîné de Mélissa Quesnel, Jérémie, s’est vite déniché un emploi à la quincaillerie du coin. «S’il veut rester, j’ai de l’ouvrage pour lui en masse», dit son nouveau patron, Yvon Gosselin.

M. Gosselin vit lui-même à Saint-Philémon depuis 14 ans. Attiré à l’origine par les pentes de ski de la station du Massif du Sud juste à côté, il lance en riant qu’il ne skie presque plus parce que la quincaillerie l’occupe trop.

Le parc du Massif du Sud est un attrait touristique majeur dans la région. De grands chalets — tous plus luxueux les uns que les autres — y poussent en continu dans un nouveau secteur qui n’a rien à envier à Stoneham ou au Mont-Saint-Anne. Lors du passage du Devoir, des travailleurs coulaient les fondations de nouvelles résidences à flanc de montagne.

Ouvert à l’année, le site est aussi très prisé par les adeptes d’hébertisme, de courses en sentier et de vélo à pneus. On y inaugurait récemment un nouveau pavillon.

Mais ce ne sont pas les skieurs qui vont remplir l’école primaire, alors que deux des enfants de Mme Quesnel y étudieront cette année. Pour les deux plus jeunes, elle a trouvé une garderie à 25 minutes de là, alors que les plus vieux étudieront à l’école secondaire du village voisin et à une école-entreprise à Saint-Raphaël.

Quand même : le prix du concours incluait une passe de ski au Massif. Avec en prime un service de déneigement, l’entretien du gazon, 500 $ pour chaque enfant inscrit à l’école et 100 $ pour les fournitures scolaires des enfants… De quoi rappeler le fameux film La grande séduction. Hein, Monsieur le Maire ? « Oui, ça ressemble un peu à ça. »


Une version précédente de ce texte indiquant que le village habitait 100 résidents a été modifiée.

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