Des étudiants indiens en colère contre Ottawa

Certains étudiants ont déjà commencé leurs cours en ligne, mais hésitent à débourser pour la prochaine session qui commence, craignant de se retrouver devant rien et endettés s’ils n’obtiennent pas leur visa.
Photo: Nattakorn Maneerat Getty Images Certains étudiants ont déjà commencé leurs cours en ligne, mais hésitent à débourser pour la prochaine session qui commence, craignant de se retrouver devant rien et endettés s’ils n’obtiennent pas leur visa.

Des milliers d’étudiants indiens s’apprêtent à manifester lundi devant le Consulat général du Canada de Chandigarh au Penjab. La raison ? Ils sont inscrits et ont payé d’avance des frais allant jusqu’à 15 000 $ dans des collèges privés du Québec, mais sont sans nouvelle de leur demande de visa depuis des mois.

Le Devoir a été contacté par près de 200 étudiants indiens qui se disent indignés et en proie à une profonde détresse. Ils fréquentent pour la plupart l’un des dix collèges privés ayant fait l’objet d’une enquête par le ministère de l’Enseignement supérieur l’automne dernier.

Certains étudiants ont déjà commencé leurs cours en ligne, mais hésitent à débourser pour la prochaine session qui commence, craignant de se retrouver devant rien et endettés s’ils n’obtiennent pas leur visa. D’autres ont préféré attendre avant de commencer les cours à distance, pour pouvoir être remboursés si jamais leur demande de visa d’étude est finalement refusée.

Shubham Saini ira crier sa colère devant le consulat canadien à Chandigarh lundi. « Ça fait plus d’un an que j’attends une réponse pour mon visa étudiant », explique-t-il. À la fin 2019, M. Saini s’est inscrit et a payé 14 000 $ au Collège CDI pour suivre une attestation d’études collégiales (AEC) dans le domaine de la santé. Il a déposé sa demande de visa auprès d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) en mars 2020. Même si son dossier a cheminé, il est sans nouvelle depuis.

« J’ai commencé mes cours en ligne, mais ce n’est pas la même chose. On ne devrait pas me demander 14 000 $ pour ça », dit-il. Il dit craindre d’avoir perdu son temps et son argent s’il n’obtient finalement pas son visa.

Mehakdeep Singh Samra est dans une situation similaire. Inscrit au Collège Canada en janvier 2020, il a payé des droits de scolarité de plusieurs milliers de dollars et a déposé en mars 2020 sa demande de visa d’étudiant. Mais les délais ont été si longs qu’il a dû redemander un Certificat d’acceptation du Québec (CAQ) et devra refaire son examen médical, qui est expiré. Toujours pas de visa en vue.

« Je veux étudier à Montréal. Je veux faire mes études avec les gens de la communauté pour explorer diverses cultures », a dit M. Singh Samra, qui s’exprime dans un très bon français. Il n’a pas commencé les cours en ligne car il craint de perdre son argent s’il n’a pas son visa. « J’ai dépensé tellement d’argent, a-t-il lancé. J’ai besoin de justice ! »

« Je suis déprimée. Ma vie est en suspens », déplore pour sa part Rampreep Kaur, inscrite au Collège CDI. Selon elle, ils sont nombreux à avoir inondé d’appels IRCC et le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) pour comprendre ce qui se passe. Ceux-ci se renverraient la balle. « IRCC dit que c’est le MIFI qui suspend le traitement de nos demandes. Et le MIFI dit que les visas relèvent d’IRCC », déplore Mme Kaur.

Problème propre au Québec ?

Setwinder, un étudiant qui veut taire son nom de famille pour ne pas nuire à son dossier, déplore que le problème semble uniquement concerner les étudiants du Québec. Comme lui, plusieurs étudiants disent avoir vu des amis obtenir des visas en quelques jours à peine pour des établissements d’enseignement situés ailleurs au Canada. « On nous dit que c’est la COVID, mais ce n’est pas vrai. Parce que les autres étudiants qui vont à Winnipeg, à Vancouver, à Toronto ont leur visa. Pourquoi pas le Québec ? » s’indigne Setwinder, qui ira à la manifestation de lundi devant le consulat. « Personne en Inde ne voudra plus aller étudier au Québec. Je vais dire à ma famille et à mes amis de ne jamais y aller. »

Au cabinet de la ministre de l’Immigration Nadine Girault, on se dit « au fait de la situation ». Mais le MIFI ne s’est pas ingéré dans le traitement des demandes de visa, qui relève d’Ottawa. « Le gouvernement fédéral doit prendre ses responsabilités, analyser les demandes de ces étudiants et leur fournir des réponses quant à l’avancement des dossiers », a soutenu Flore Bouchon, l’attachée de presse de la ministre. Interrogé sur les délais et le nombre de visas octroyés, IRCC a indiqué qu’il ne pourrait pas donner suite à ces questions dans les délais impartis. Quant au cabinet du ministre Mendicino, il se garde de commentaires pour le moment.

Des collèges accusent Ottawa

Les étudiants indiens ayant contacté Le Devoir sont inscrits pour la plupart dans l’un des dix collèges qui font l’objet d’une enquête du ministère de l’Enseignement supérieur en raison d’allégations d’irrégularités dans le recrutement d’étudiants internationaux. Le ministère y a temporairement suspendu les admissions par décret le 31 décembre 2020. Or, contesté en cour par le Collège CDI et d’autres établissements, ce décret a été annulé à la mi-janvier 2021 et le ministère de l’Immigration du Québec avait alors indiqué qu’il reprenait le traitement des demandes d’admission.

Le cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, a indiqué au Devoir qu’elle compte annoncer prochainement des mesures pour corriger les problèmes identifiés dans l’enquête sur le recrutement international.

Des collèges privés qui ont recruté des étudiants en Inde sont indignés par les délais de traitement des demandes de permis. Ils confirment être submergés de messages de détresse d’étudiants inquiets pour la suite de leurs études au Québec.

« Les étudiants se sentent trahis avec raison par Ottawa », dit Henriette Morin, propriétaire de l’Institut supérieur d’informatique (ISI), établi à Montréal.

« Le premier ministre Trudeau est allé en Inde pour inviter les étudiants à venir étudier au Canada, mais le gouvernement fédéral ne délivre pas les permis. Ce n’est pas normal que ça prenne autant de temps. La crédibilité du Canada est en jeu », ajoute-t-elle.

Mme Morin indique qu’environ 110 étudiants indiens suivent leur formation en ligne à l’ISI, à partir de leur pays d’origine. Ils sont extrêmement anxieux pour la suite de leurs études au Québec, selon elle.

Un peu plus de 110 autres étudiants indiens attendent le feu vert d’Ottawa pour commencer leurs études à l’ISI. « Si le fédéral ne répond pas au plus vite, ils vont manquer la session d’été », prévient Henriette Morin. Dans une lettre envoyée vendredi au ministre canadien de l’Immigration, Marco Mendicino, elle déplore l’absence de réponse du gouvernement fédéral.

« Nous sollicitons votre collaboration pour que les étudiants qui étudient en Inde sur la base [d’une autorisation provisoire due à la pandémie] soient acceptés dans les plus brefs délais, écrit-elle. Par égard pour la confiance qu’ils ont accordé au gouvernement canadien et aux collèges où ils se sont inscrits, de même que pour le temps et l’énergie qu’ils ont consacrés à leurs études en ligne, nous croyons que l’obtention de leur permis d’étude dans les jours qui viennent ne serait que justice. »

Le Collège Canada, ayant pignon sur rue à Montréal, indique recevoir tous les jours des messages d’étudiants indiens en détresse. « La situation est très mauvaise. Certains de ces candidats attendent leur permis d’études depuis plus d’un an. Ils sont déprimés et inquiets », a réagi Cyrus Shani, président du Collège Canada.

Il déplore lui aussi le manque d’explications des gouvernements du Québec et du Canada. M. Shani ne sait pas quoi répondre aux doléances des étudiants. « Certains d’entre eux ont étudié deux semestres, mais n’ont pas obtenu leur permis d’études. C’est un casse-tête, peuvent-ils continuer en ligne ? » dit-il, en promettant un remboursement à tous ceux qui n’obtiendraient pas leur visa.

De son côté, le Collège CDI, qui compte cinq campus au Québec, affirme que ses étudiants en Inde « ont commencé à recevoir des avis d’approbation pour leur permis d’études », lit-on dans un message envoyé aux étudiants étrangers daté du 7 avril 2021. 

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