Fronde contre le nouveau programme des maternelles 4 et 5 ans

La formation proposée par Québec mise sur des «activités universelles», appliquées uniformément aux tout-petits, comme l’apprentissage des lettres de l’alphabet.
Photo: iStock La formation proposée par Québec mise sur des «activités universelles», appliquées uniformément aux tout-petits, comme l’apprentissage des lettres de l’alphabet.

Plusieurs acteurs du milieu de l’enseignement sont mécontents du nouveau programme des maternelles 4 et 5 ans au Québec. Ils dénoncent l’ajout d’un mandat de prévention « systématique » pour détecter en amont les difficultés d’apprentissage et de comportement.

Cette nouvelle mouture doit découler « d’un véritable travail de concertation, d’une prise en compte nuancée et complète des données de la recherche scientifique et des besoins des enfants », soutiennent dans une lettre envoyée jeudi au premier ministre François Legault et au ministre de l’Éducation Jean-François Roberge quelque 60 signataires, quasi tous des chercheurs universitaires en enseignement préscolaire. La fronde est menée par l’Association d’éducation préscolaire du Québec (AEPQ).

Ils réclament au gouvernement rien de moins qu’un nouveau programme, « épuré de la mention inadéquate du modèle de “prévention” actuellement mis de l’avant ». Car celui-ci est « très loin de faire l’objet d’un consensus » parmi les chercheurs et les enseignants, écrivent-ils.

Au moment où ces lignes étaient écrites, le ministère de l’Éducation n’avait pas répondu à nos questions.

Le Devoir dévoilait cette semaine les grandes lignes du nouveau programme. Adopté par Québec dans sa forme « quasi finale », il se retrouvera bientôt entre les mains des enseignants et des facultés d’éducation. Pour le moment facultatif, il deviendra obligatoire en 2021.

Le programme mise, d’une part, sur le développement global de l’enfant, soit les aspects physique et moteur, affectif, social, langagier et cognitif. Mais il se fonde également sur la prévention, dans le but de cerner les besoins particuliers dont peuvent exiger certains tout petits.

À cet égard, les enseignants devront « porter un regard attentionné sur chacun des enfants afin de soutenir leur développement global selon leur maturité, leur rythme et leurs besoins ». Ils devront aussi « collaborer avec les familles, les services éducatifs à la petite enfance, les services complémentaires et les services sociaux ».

Approche « problématique »

Ce volet de prévention a fait bondir Maryse Rondeau, présidente de l’AEPQ. « On vient systématiser le regard que l’on porte sur l’enfant, c’est très problématique. »

Si elle n’a rien contre la prévention — « on en fait déjà et on en a toujours fait à la maternelle », dit-elle —, l’approche pédagogique qu’on lui colle dans le nouveau programme soulève à ses yeux plusieurs écueils. Comme le croient aussi les signataires de la lettre.

La nouvelle formation mise sur des « activités universelles » appliquées uniformément aux tout-petits, incluant l’apprentissage des lettres de l’alphabet, relève Maryse Rondeau. Si un enfant éprouve de la difficulté, il devra refaire le même genre d’activités avec l’enseignant épaulé par des professionnels, comme des orthopédagogues, des psychoéducateurs ou des orthophonistes. Car le but, selon le programme, est de faire acquérir à l'élève les bases nécessaires à l’entrée en première année.

En « ciblant » ainsi les tout-petits, on fait fausse route, croit Mme Rondeau. Une classe de maternelle regroupe plusieurs enfants aux profils différents et ayant parfois près d’un an d’écart. « Ils ne sont pas tous au même stade de développement, résume-t-elle. Il y a des enfants qui sont peut-être moins rapides avec l’alphabet, mais qui font une belle progression ailleurs. »

Maryse Rondeau voit d’un mauvais œil l’enseignement « explicite » des lettres de l’alphabet. Si elle concède que cette approche peut avoir un effet positif sur la lecture en première année, celui-ci se dissipe par rapport aux autres élèves les années suivantes, citant pour preuve des études menées dans les dernières années en Allemagne et aux États-Unis.

La présidente de l’AEPQ juge surtout « essentiel » de laisser les enfants de maternelle entreprendre une activité par eux-mêmes, avec les objets de leur environnement. L’enseignant peut alors les soutenir en explorant avec eux de nouvelles compétences.

Comment ? Il peut, par exemple, proposer à celui qui joue avec des blocs de dessiner le plan de son château. « Sans qu’il y ait une pression pour des résultats », insiste Mme Rondeau. Question d'éviter aux touts petits de vivre une situation d’échec pouvant être lourde de conséquences.

À voir en vidéo