Élever les études cinématographiques au rang des sciences

Magdaline Boutros Collaboration spéciale
<p>Les travaux d’André Gaudreault portent principalement sur le cinéma des premiers temps, qui s’étend des années 1890 à 1915, sur l’avènement du montage, puis sur la transformation numérique survenue ces dernières années.</p>

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Photo: Joseph Pearson Unsplash

Les travaux d’André Gaudreault portent principalement sur le cinéma des premiers temps, qui s’étend des années 1890 à 1915, sur l’avènement du montage, puis sur la transformation numérique survenue ces dernières années.

 

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Pendant toute sa carrière, André Gaudreault a oeuvré à élever les études cinématographiques au rang des sciences. Un apport monumental que le Conseil des arts du Canada vient de reconnaître en lui décernant le prestigieux prix Killam dans le domaine des sciences humaines, une distinction assortie d’une bourse de 100 000 $.

« J’ai travaillé comme un dingue pendant toute ma carrière sans jamais penser que j’aurais un prix comme celui-là », admet en entrevue André Gaudreault, professeur en études cinématographiques à l’Université de Montréal.

Lors d’une réception organisée en mai à l’Université de Montréal pour célébrer cet honneur qui couronne 35 ans de carrière, André Gaudreault n’a pas hésité à lancer : « Si tous les primés méritent leur prix, tous ceux qui mériteraient un prix n’en reçoivent pas nécessairement. »

André Gaudreault estime que les planètes étaient en quelque sorte alignées en sa faveur. En l’espace de quatre ans, cet éminent chercheur a cumulé les honneurs. En 2013, il devient fellow de la John Simon Guggenheim Memorial Foundation, l’année suivante, il est élu membre de la Société royale du Canada puis devient lauréat du prix ACFAS André-Laurendeau. En 2016, il est nommé chevalier de l’Ordre des arts et des lettres par le ministère de la Culture de France et il reçoit en 2017 le prix Léon-Gérin, la plus haute distinction décernée par le gouvernement du Québec dans les sciences humaines et sociales.

« Lorsqu’on reçoit un prix, ensuite on se fait plus remarquer, ce qui aide pour le suivant », glisse en entrevue André Gaudreault, dans un sursaut d’humilité. La remise officielle du prix Killam se fera le 18 novembre à la résidence officielle du gouverneur général de la Nouvelle-Écosse. « Penser un jour qu’il y aurait un prix Killam en études cinématographiques, c’était il y a quelques années encore de la pure rêverie ! » note M. Gaudreault.

Les études cinématographiques ont connu « une naissance tardive », explique le professeur. Et dans cette pluie d’honneurs, ce qui demeure le plus important aux yeux d’André Gaudreault, « c’est la reconnaissance du champ des études cinématographiques ». « Ça confirme leur place dans l’institution universitaire », souligne celui qui est également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études cinématographiques et médiatiques.

Les travaux d’André Gaudreault portent principalement sur le cinéma des premiers temps, qui s’étend des années 1890 à 1915, sur l’avènement du montage, puis sur la transformation numérique survenue ces dernières années.

« Je me suis intéressé au cinéma des premiers temps à une époque où celui-ci était mal vu et jugé inintéressant, sans valeur », explique-t-il. Le chercheur développe alors le concept de cinéma des attractions et fonde Domitor, l’Association internationale pour le développement de la recherche sur le cinéma des premiers temps. « Le cinéma était d’abord et avant tout un cinéma des attractions, c’est-à-dire des films courts avec un événement qui menait à une chute abrupte », analyse le chercheur. « Plus tardivement, le cinéma a fini par intégrer les attractions à l’intérieur d’une couche narrative. Et encore aujourd’hui, l’attraction est encore très importante, mais elle est mise au service de la narration », poursuit M. Gaudreault.

Au tournant des années 2000, le professeur en études cinématographiques plonge ses recherches dans le virage numérique qui bouleverse alors le milieu du cinéma. « C’est estomaquant à quel point la naissance du cinéma et le virage numérique sont deux périodes qui se ressemblent », lance-t-il. De fil en aiguille, André Gaudreault devient un spécialiste du phénomène de transmission des opéras dans les salles de cinéma. « Non seulement la salle de cinéma n’est plus une salle que de cinéma, mais en plus le cinéma n’est plus présenté seulement dans les salles et dans les téléviseurs, mais aussi dans des conditions de visionnement qui sont totalement autres, par exemple sur les téléphones ou les tablettes », fait-il remarquer.

« Mais ce n’est pas la fin du cinéma », clame haut et fort celui qui explore les innovations technologiques sous un angle archéologique. « C’est plutôt la fin d’une certaine conception du cinéma. »

En 2016, André Gaudreault a fondé le Laboratoire CinéMédias, qui englobe le Programme de recherche sur l’archéologie et la généalogie du montage/editing (PRAGM/e), le Groupe de recherche sur l’avènement et la formation des institutions cinématographique et scénique (GRAFICS), le partenariat international de recherche TECHNÈS et l’Observatoire du cinéma au Québec.

Dans les prochains mois, André Gaudreault s’attellera à peaufiner une encyclopédie sur l’évolution des technologies du cinéma qui sera publiée en ligne en collaboration avec d’autres chercheurs internationaux, un outil décrit comme « une sorte de musée virtuel accessible à tous ».

Sans oublier que l’auteur a déjà publié quatre ouvrages : Du littéraire au filmique. Système du récit (1988) ; Cinéma et attraction. Pour une nouvelle histoire du cinématographe (2008) ; La fin du cinéma ? Un média en crise à l’ère du numérique (avec Philippe Marion, 2013) ; et Le récit cinématographique. Films et séries télévisées (avec François Jost, 1990 et 2017).