Régime minceur dans l’éducation des adultes

La baisse des effectifs de professionnels est troublante compte tenu de la vulnérabilité des étudiants de l’éducation aux adultes, selon Marie-Ève Quirion, conseillère à la recherche à la Centrale des syndicats du Québec.
Photo: Patrick Hertzog Agence France-Presse La baisse des effectifs de professionnels est troublante compte tenu de la vulnérabilité des étudiants de l’éducation aux adultes, selon Marie-Ève Quirion, conseillère à la recherche à la Centrale des syndicats du Québec.

Deux psychologues pour 183 000 élèves au Québec. Un orthophoniste. Sept psychoéducateurs. De nouvelles données obtenues par Le Devoir révèlent la minceur du soutien professionnel offert aux étudiants de l’éducation aux adultes, qui sont pourtant parmi les plus vulnérables du système public.

Le nombre de professionnels — travailleurs sociaux, orthopédagogues, conseillers en orientation, etc. — a baissé de 14 % en cinq ans dans la formation générale aux adultes (FGA), indique une compilation rendue publique par la Loi sur l’accès à l’information.

La Coalition avenir Québec (CAQ) a promis en campagne électorale d’investir massivement pour embaucher « des centaines de professionnels » dans les écoles. Le monde scolaire attend avec impatience de voir si le ministre fraîchement nommé, Jean-François Roberge, compte ajouter des professionnels dans l’éducation aux adultes, qui se sent négligée par rapport aux niveaux primaire et secondaire.

« Ces adultes ont vraiment des difficultés. Non seulement ils n’ont presque pas de services professionnels, mais ils ont subi en plus une baisse de services », résume Marie-Ève Quirion, conseillère à la recherche à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). C’est elle qui a déterré les chiffres sur la baisse du nombre de professionnels à l’éducation des adultes, dans un document de 343 pages qu’elle a obtenu du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.

En 2011-2012, il y avait 353 professionnels « équivalents à temps plein » dans la formation des adultes, pour tout le Québec. En 2015-2016, il en restait 303, une baisse de 14 % — plus que la diminution de 6 % du nombre d’élèves durant la même période.

14 %
Baisse du nombre de professionnels de soutien en cinq ans au Québec

La baisse des effectifs de professionnels est troublante compte tenu de la vulnérabilité des étudiants de l’éducation aux adultes, souligne Marie-Ève Quirion. La majorité (59 %) de ces étudiants ont eu besoin de services spécialisés pour venir à bout de leurs difficultés de toutes sortes au secondaire, indique une étude menée par des chercheuses de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Plus du tiers de ces étudiants adultes ont eu des problèmes de comportement, d’apprentissage ou d’absentéisme à l’école secondaire — souvent avant de décrocher. Près du quart des étudiants adultes ont aussi avoué avoir des problèmes de toxicomanie.

Bref, ces jeunes ont bien besoin de soutien pour les aider à rester sur les bancs d’école. Mais ce soutien se fait rare.

Stress et anxiété

Le manque de ressources professionnelles risque de faire mal aux 16 à 18 ans, qui sont le type d’élèves en plus forte hausse dans l’éducation aux adultes, note Nadia Rousseau, professeure au Département des sciences de l’éducation de l’UQTR et coauteure de l’étude Les 16-24 ans à l’éducation des adultes : besoins et pistes d’intervention, publiée en 2016. Elle et sa collègue Michelle Dumont ont interrogé 610 jeunes inscrits à des centres d’éducation des adultes dans le cadre de cette recherche.

« Les 16-18 ans sont les plus vulnérables. Ils vivent plus de stress et ont une perception d'eux-mêmes plus négative », dit-elle.

Le plus important en formation générale des adultes, c’est la relation entre les élèves et leurs profs, selon la spécialiste des difficultés d’apprentissage. « Ces jeunes adultes cherchent des enseignants qui vont croire en eux. La formation générale aux adultes a un rôle de levier pour reconstruire ces jeunes-là », explique la professeure.

Les jeunes élèves de la FGA ont presque tous vécu des difficultés importantes au secondaire, précise-t-elle. Ils avaient l’impression de déranger tout le monde en classe. Ils apprécient le fait que leur enseignant prenne le temps de répéter les explications sans se choquer. Ils sont contents d’être pris au sérieux, de développer leur autonomie.

« Ils arrivent à l’éducation des adultes et ne savent pas ce qu’ils veulent faire dans la vie. Ils ont besoin de se reconnecter sur leurs forces », dit Nadia Rousseau.

Lutte contre le décrochage

Le soutien professionnel — notamment de conseillers en orientation ou d’autres — peut aider les élèves à se découvrir, à se connaître, ou encore à gérer leur stress et leurs habitudes de travail.

« Le soutien professionnel est une plus-value. Les jeunes de la formation des adultes ont aussi de l’aide externe d’organismes comme les Carrefours jeunesse emploi », explique Nadia Rousseau.

Le programme électoral de la CAQ en éducation insistait sur l’importance des professionnels dans les écoles. « Il ne faut viser rien de moins que l’embauche de centaines de professionnels — orthopédagogues, psychologues, orthophonistes, psychoéducateurs, conseillers en orientation, etc. — partout au Québec », indique le document.

« Une véritable lutte contre le décrochage scolaire commence par une équipe-école multidisciplinaire, outillée en ressources spécialisées, compétente et bien soutenue par le personnel de soutien. Nous demandons depuis plusieurs années à ce que ces équipes soient mises en place le plus rapidement possible. »

2 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 29 octobre 2018 06 h 50

    APPRENTISSAGE TOUT AU LONG DE LA VIE...

    ... malgrél tout le blabla de nos représentantEs, politiques, patronaux, syndicaux, etc. sur l'importance de la formation continue, l'apprentissage tout au long de la vie n'est toujours pas « structurel », encore moins culturel.

  • Jacques Patenaude - Abonné 29 octobre 2018 10 h 10

    Enfin!!!!

    Enfin un article qui parle d'autre chose que de la gratuité de l'enseignement supérieur et de la nécessité de finir son secondaire dans les délais prescrits (confondus avec la question du décrochage scolaire).
    Ça fait longtemps qu'on avait perdu de vu la question de l'éducation des adultes. Il est plus que temps qu'on regarde la question de l'éducation dans son ensemble. Tout le monde est-il fait pour aller à l'université ou au cégep? L’obsession de finir son secondaire en 5 ans est-elle une norme absolue inscrite dans l'ADN des humains?