Parler de sexe sans complexe en classe

Selon des chercheurs, les jeunes d’aujourd’hui sont exposés à une diversité sexuelle que leurs parents n’auraient pu soupçonner quand ils avaient le même âge.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Selon des chercheurs, les jeunes d’aujourd’hui sont exposés à une diversité sexuelle que leurs parents n’auraient pu soupçonner quand ils avaient le même âge.

Les jeunes veulent tout savoir en matière de sexualité. Il n’y a pas de tabous. Les tabous, ce sont les adultes qui les fabriquent. Les parents seraient même surpris de réaliser à quel point leurs enfants sont curieux.

Une étude universitaire dévoilée jeudi met en garde contre la tentation de la censure dans l’éducation à la sexualité, qui est obligatoire au primaire et au secondaire depuis la rentrée scolaire du mois dernier. Les enseignants ont tendance à retenir de l’information ou même à mentir par crainte de traumatiser les jeunes ou de déranger les parents, souligne l’étude menée par des chercheuses de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et de la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN).

« Les jeunes veulent des apprentissages de base sur l’anatomie et la reproduction, mais l’éducation à la sexualité ne doit pas s’y restreindre et doit inclure des connaissances explicites sur la diversité corporelle, sur les différentes sexualités (non hétérosexuelles et non monogames), sur l’aspect technique des pratiques sexuelles de même que sur le désir, l’érotisme et le plaisir », indique le rapport de 90 pages, intitulé Promouvoir des programmes d’éducation à la sexualité positive, inclusive et émancipatrice.

« Bien que l’on puisse comprendre les motivations (la gêne, le manque de formation, la peur de perdre le contrôle de la classe, la peur d’exposer les jeunes à des contenus qu’elles et ils ne seraient pas suffisamment mûrs pour recevoir) qui participent à la perpétuation des tabous, le rôle de l’enseignant.e est justement de briser le silence et permettre de franches discussions concernant la sexualité. Les sujets comme la masturbation, la sexualité non hétéronormative, le plaisir ou autres devraient être abordés en classe », ajoute le document.

100 %
Les infections de chlamydia trachomatis et gonococciques ont augmenté respectivement de 100 % et de 300 % en dix ans.

Source : Promouvoir des programme d’éducation à la sexualité positive, inclusive et émancipatrice

Diversité sexuelle

Cette étude est établie sur une méta-analyse de 27 recherches universitaires menées dans six pays (Canada, États-Unis, Australie, Suède, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande). Les chercheuses ont constaté qu’aux États-Unis, l’éducation à la sexualité se limite parfois à la promotion de l’abstinence et du mariage. En général, les programmes visent à prévenir les grossesses non désirées et les risques pour la santé. C’est inefficace, estime l’étude.

« On a tendance à insister sur les conséquences négatives de la sexualité, comme les grossesses ou les ITSS (infections transmissibles sexuellement et par le sang) », explique Magaly Pirotte, chercheuse indépendante et coauteure du rapport.

« C’est comme si on disait aux jeunes de ne pas fumer ou de ne pas manger de gras. Ça ne marche pas. On rate beaucoup la rencontre avec les jeunes parce qu’on ne répond pas à leurs questions », précise-t-elle.

Les 27 études consultées par les chercheuses ont donné la parole à 1179 adolescents. Conclusion : les jeunes d’aujourd’hui sont exposés à une diversité sexuelle que leurs parents n’auraient pu soupçonner quand ils avaient le même âge. Il est normal que les jeunes se posent des questions.

Bon programme, formation déficiente

Sur papier, les cours d’éducation à la sexualité obligatoires au Québec répondent aux besoins des élèves, estiment les chercheuses. Le programme aborde non seulement la santé et la prévention de la grossesse, mais aussi les stéréotypes sexuels, les relations amoureuses, les violences sexuelles faites aux femmes et les agressions sexuelles (abordées dès la troisième année du primaire). La notion de consentement est matière à discussion à partir de la deuxième année du secondaire.

« Les apprentissages tiennent également compte de la diversité sexuelle. En plus des apprentissages à réaliser par les jeunes pour prévenir l’homophobie, le curriculum inclut de façon transversale des notions concernant la réalité des personnes homosexuelles, par exemple la diversité familiale est enseignée dès le primaire (familles nucléaires, monoparentales, homoparentales, adoptives et reconstituées) », note l’étude.

Le programme québécois est bon, mais la façon de l’implanter soulève des doutes, fait valoir Cindy Pétrieux, coordonnatrice à la FQPN. Les enseignants donneront les apprentissages sur une base volontaire. Ils devront intégrer la matière dans leurs cours. Par exemple, si le prof de français accepte de donner l’éducation à la sexualité, il devra trouver une façon d’en parler dans ses cours de français.

Les enseignants de plusieurs écoles et de plusieurs commissions scolaires n’ont pas encore été formés. « On est en suspens. Comme on s’y attendait, le premier semestre sera consacré à la formation des enseignants. Les cours en tant que tels, pour beaucoup d’écoles, ça va commencer seulement en janvier », déplore Cindy Pétrieux.

Pas étonnant, dans ces circonstances, qu’un grand nombre d’enseignants soient mal à l’aise à l’idée de livrer l’éducation à la sexualité.