« On a sacrifié une génération d’élèves sur l’autel de l’austérité »

Adil Boukind Collaboration spéciale
Le président de la FAE rapporte que le budget accordé aux commissions scolaires n’est pas suffisant pour pallier les différents problèmes auxquels font face les élèves: handicap physique, décrochage scolaire, problème d’attention, besoins en orthophonie, etc.
Photo: iStock Le président de la FAE rapporte que le budget accordé aux commissions scolaires n’est pas suffisant pour pallier les différents problèmes auxquels font face les élèves: handicap physique, décrochage scolaire, problème d’attention, besoins en orthophonie, etc.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Chacun des quatre grands partis politiques a sa vision et ses propositions afin d’aider un système d’éducation québécois qui semble avoir de la difficulté à garder la tête hors de l’eau. Entre compressions, financements, gratuité scolaire ou encore abolition des commissions scolaires, que pense le corps professoral ?

La Fédération autonome de l’enseignement (FAE), qui regroupe près de 34 000 enseignants travaillant dans environ 800 écoles essentiellement situées à Montréal, à Laval, dans les Basses-Laurentides, en Outaouais et en Montérégie, refuse de donner des consignes de vote à ses membres. Cependant, elle n’a pas décidé de rester passive par rapport aux élections et a mis en place une plateforme en ligne permettant de comparer les différents partis du point de vue des questions d’éducation.

Sur cette plateforme, les internautes peuvent consulter les propositions des partis en ce qui a trait au système éducatif réparti en cinq catégories : les services à l’élève, les programmes et l’organisation scolaire, la gouvernance et le financement, la condition enseignante et les formations, les autres propositions, comme la lutte contre l’analphabétisme, formulées par le PQ, le PLQ et QS.

Que pense la FAE de l’abolition des commissions scolaires proposée par la CAQ ? « Qu’un parti veuille remettre en question le réseau, ça fait partie du processus démocratique, explique Sylvain Mallette, président et porte-parole de la FAE. Cependant, ce type de propositions ne doit pas avoir pour effet la création de réformes qui n’ajoutent pas de financement ou qui réduisent le financement de l’éducation. »

Malgré cette politique de neutralité vis-à-vis du choix électoral de ses membres, la FAE formule tout de même trois recommandations à l’intention du futur parti au pouvoir : un meilleur financement de l’éducation, de meilleures conditions de travail et une reconnaissance des compétences des professeurs.

L’argent, le nerf de la guerre

La première revendication de la FAE touche au financement du réseau des écoles publiques. Le président de la fédération dénonce les compressions budgétaires s’élevant à 1,5 milliard de dollars au cours des dix dernières années.

Selon M. Mallette, l’argent injecté dans l’éducation ne peut pas être considéré comme un réel financement. « Le gouvernement ne réinvestit pas ; il remet de l’argent qui a été enlevé dans le système, dénonce-t-il. À ce rythme de remboursement, nous devrions revenir au même niveau qu’il y a 10 ans en 2021. […] Le premier ministre a beau le nier, il n’y a personne dans le réseau qui prétend que les compressions budgétaires n’ont pas eu d’effets. »

Le président de la FAE rapporte que le budget accordé aux commissions scolaires n’est pas suffisant pour pallier les différents problèmes auxquels font face les élèves : handicap physique, décrochage scolaire, problème d’attention, besoins en orthophonie, etc. Pour lui, les professeurs et les élèves sont placés dans des situations insoutenables dans lesquelles on demande aux professeurs de faire des choix pour les services aux élèves.

« Pendant ce temps-là, on a sacrifié une génération d’élèves sur l’autel de l’austérité », se désole M. Mallette.

La FAE note aussi que les compressions budgétaires ont eu pour effet de rendre impossible, pour les commissions scolaires, le respect de la Loi sur l’instruction publique, qui stipule que toute personne a « droit, dans le cadre des programmes offerts par la commission scolaire, aux autres services éducatifs, complémentaires et particuliers ».

Parallèlement à ces compressions, M. Mallette dénonce un système qui, selon lui, encourage la concurrence déloyale entre écoles privées et publiques. « Je ne vise pas les écoles accueillant des enfants handicapés, précise-t-il. Mais les écoles privées sont en grande partie financées par le public alors qu’elles n’accueillent que 12 % des élèves. » Pour ce dernier, un financement stable et prévisible est nécessaire afin de répondre aux besoins.

De meilleures conditions de travail

La FAE dénonce aussi les faibles salaires des enseignants au Québec. Elle considère qu’on demande aux professeurs d’en faire plus avec moins. Les enseignants du Québec ont en effet les salaires les moins élevés au pays, ceux-ci étant de 10 000 $ à 20 000 $ plus bas que la moyenne canadienne, selon Statistique Canada. Une nouvelle période de négociations devrait être ainsi bientôt enclenchée. Le syndicat reproche la non-reconnaissance de la profession de la part du gouvernement, qui la déclare comme étant une priorité, mais qui ne coopère pas au moment des négociations.

M. Mallette ne veut cependant pas avancer de chiffres concrets, qui seront amenés lors de prochaines négociations : selon lui, il ne faut pas seulement discuter de la charge de travail, mais aussi des conditions afin de lutter contre une détresse psychologique montante. En effet, il estime qu’il existe un taux de désertion de près de 25 % chez les enseignants dans les cinq premières années de pratique. Le taux d’absentéisme et les invalidités de longue durée augmenteraient aussi.

Le nombre d’élèves par classe est aussi un aspect à prendre en compte pour améliorer les conditions de travail et d’enseignement. « On bourre les cours et nous avons parfois jusqu’à 40 ou 50 élèves par classe ! dénonce-t-il. Les gens qui disent le contraire font de l’aveuglement volontaire », estime le président de la FAE.

La FAE demande aussi un investissement dans les infrastructures en décrivant le parc immobilier comme ayant été laissé à l’abandon.

Et la reconnaissance ?

La dernière revendication, soit la reconnaissance des compétences du corps professoral, semble être la plus absente des programmes des partis politiques. Pour ce professeur d’histoire depuis 28 ans, l’expérience se construit au quotidien et au fil des années. « Malheureusement, on dit aux professeurs quoi faire et comment le faire, explique-t-il. Il faut s’assurer que les corps enseignants soient capables de choisir les approches pédagogiques adaptées à leurs élèves. »

Pour M. Mallette, cette ingérence dans le travail ne s’attaque pas au vrai problème, tout en ignorant la source des potentielles vraies solutions : les enseignants. Il dénonce notamment la façon dont la formation est amenée dans le débat. Selon lui, cela laisse entendre que les professeurs ne se forment pas. « On ne fait que montrer du doigt les professeurs au lieu d’adapter le réseau d’éducation. »

Bien qu’il ne veuille pas donner de consignes de vote à ses membres, le président semble désabusé par ces élections : « Au stade actuel de la campagne, les promesses formulées par les partis nous semblent être bien plus des promesses qu’une vraie volonté de faire de l’école publique une priorité nationale. »