L’éducation, une «priorité» à géométrie variable

Au Québec, le manque à gagner en éducation s’élève à 1,4 milliard de dollars entre les années 2003 et 2016, selon l’IRIS.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Au Québec, le manque à gagner en éducation s’élève à 1,4 milliard de dollars entre les années 2003 et 2016, selon l’IRIS.

Le système public d'éducation a besoin d'un sérieux coup de barre pour se remettre sur les rails, conviennent les partis. Jusqu'à quel point les chefs sont-ils sérieux ? Deuxième de quatre textes qui décortiquent les engagements des chefs.

À entendre les chefs en campagne électorale, l’éducation est la grande priorité de l’heure. Les partis ont beau promettre mer et monde pour améliorer un système scolaire malmené, le scepticisme règne dans les écoles.

Les compressions budgétaires des deux dernières décennies en éducation se font sentir, au moment où plus d’un million d’élèves reviennent sur les bancs d’école : des classes sont privées d’enseignant titulaire à cause de la pénurie de profs ; le taux de décrochage, surtout chez les garçons, reste troublant ; et les écoles publiques débordent. Mince consolation : au moins, les classes temporaires aménagées dans des roulottes sont saines et climatisées, contrairement aux bâtiments insalubres où profs et écoliers crèvent de chaleur en cette fin d’été caniculaire.

Oui, on peut bel et bien parler de compressions en éducation depuis près de deux décennies : la croissance des budgets remis aux commissions scolaires a été inférieure aux coûts réels à cause de l’inflation et de la hausse du nombre d’élèves, notamment ceux qui ont des difficultés d’apprentissage. Le manque à gagner est de 1,4 milliard entre les années 2003 et 2016, selon une étude toute fraîche de l’IRIS (Institut de recherche et d’information socio-économique).

La très grande part de ce trou budgétaire (961 millions) est attribuable à la lutte contre le déficit qui s’est intensifiée à compter de l’année 2011, selon le rapport.

Dans les écoles, les promesses de réinvestissement du gouvernement Couillard font rire jaune : la « rigueur budgétaire » des deux premières années du règne libéral a fait mal. Il est vrai que les dépenses en éducation ont augmenté de 5 % en cette année électorale, mais le Parti libéral du Québec (PLQ) a le fardeau de la preuve pour démontrer que la réussite scolaire est au sommet de sa liste d’engagements.

« Pour que l’éducation soit la priorité du gouvernement, il faut que ce soit la priorité du premier ministre, mais les gestes faits en début de mandat démontrent clairement que ce n’était pas la priorité de Philippe Couillard », dit Martin Maltais, professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

Pour que l’éducation soit la priorité du gouvernement, il faut que ce soit la priorité du premier ministre, mais les gestes faits en début de mandat démontrent clairement que ce n’était pas la priorité de Philippe Couillard

« Il a cheminé, il a compris en cours de mandat que c’est important, mais ses priorités changent au fil de ses annonces électorales. Je ne suis pas convaincu que le premier ministre va continuer son bout de chemin. Ça reste à voir », ajoute ce spécialiste du financement et des politiques d’éducation.

Sur la bonne voie

Le professeur Maltais a produit une analyse devant mener à la création d’un Institut national d’excellence en éducation, à la demande du ministre Sébastien Proulx. Cet institut doit servir de référence pour inspirer les futurs ministres de l’Éducation. Pour que les décisions visant à améliorer le réseau scolaire soient établies sur des faits prouvés par la science, les fameuses « données probantes », plutôt que sur des intuitions ou sur des coups d’éclat visant à épater la galerie.

Les libéraux se sont engagés la semaine dernière à créer cet Institut d’excellence en éducation. Martin Maltais est content. Il estime que le ministre Proulx a fait les bons gestes depuis son arrivée en poste, il y a deux ans et demi. Le PLQ s’engage à continuer sur sa lancée et à investir pour rénover, agrandir et construire des écoles. Tous les partis font essentiellement cette même promesse qui relève du gros bon sens. Mais ce ne sont que des mots tant que les premiers coups de marteau ne retentissent pas dans les écoles.

Un autre engagement du PLQ et de la Coalition avenir Québec (CAQ) retient l’attention : celui d’améliorer les conditions de travail des enseignants en début de carrière en éliminant des échelons salariaux ou en augmentant la rémunération. Les deux partis proposent aussi d’améliorer la formation des profs en cours de carrière.

L’impact d’un prof

Serge Striganuk, doyen de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, estime qu’il faut aller encore plus loin pour valoriser la profession d’enseignant. « Le facteur qui a le plus d’impact sur l’amélioration de la réussite, c’est l’enseignant, sa compétence professionnelle, sa capacité à motiver les élèves, à les faire apprendre. C’est ça, l’enjeu », dit-il au Devoir.

Son cheval de bataille, c’est la formation des enseignants. Formation initiale, formation continue et accompagnement des jeunes profs, dont au moins le quart quittent la profession avant cinq années de pratique. « Les ingénieurs, les médecins, les avocats et les pharmaciens suivent des formations tout au long de leur carrière, mais pas les enseignants ! La classe est pourtant différente d’il y a 30 ans. Les défis professionnels sont plus exigeants », fait valoir Serge Striganuk.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les compressions budgétaires des deux dernières décennies en éducation se font sentir, au moment où plus d’un million d’élèves reviennent sur les bancs d’école.

Il remet en question la pertinence de certaines mesures très ciblées, comme les fournitures scolaires gratuites ou les repas du midi à faible coût (engagements du Parti québécois), ou encore une heure de plus par jour pour l’aide aux devoirs ou les activités parascolaires (promesse de la CAQ).

C’est le genre d’engagement qui peut sans aucun doute plaire aux parents ou aux enfants, mais qui a peu d’impact sur la réussite scolaire, selon les experts. Les partis font valoir que les effets sont toutefois évidents sur le budget ou sur le moral familial.

Deux engagements phares de la CAQ soulèvent aussi des doutes chez les experts interrogés par Le Devoir. Il reste à voir si la transformation promise des commissions scolaires en simples centres de services entraînerait des économies ou encore une gestion plus efficace du réseau, croit Serge Striganuk.

Quant à la promesse caquiste de réduire encore les taxes scolaires de 700 millions de dollars — après la baisse de 625 millions mise en place par le gouvernement Couillard —, elle fait dire au professeur Martin Maltais que l’éducation n’est tout simplement pas une priorité de la CAQ. Il comprend mal l’idée de priver les écoles publiques de 1,3 milliard de dollars (les deux baisses additionnées) compte tenu de l’ampleur des besoins.

Le public d’abord

À l’opposé, le Parti québécois et Québec solidaire se démarquent par des propositions nettement plus à gauche, qui témoignent d’un parti pris pour le système public. Jean-François Lisée s’est engagé à mettre les services à l’éducation, à l’enfance et à la protection de la jeunesse à l’abri de toute tentative d’austérité. Il créerait un « bouclier de protection budgétaire » pour ces services et instaurerait un seuil garanti de services professionnels aux élèves qui fréquentent l’école publique.

Le PQ propose aussi un vaste chantier contre l’analphabétisme et l’illettrisme pour venir à bout de la triste réalité des 53 % d’adultes québécois qui ont des difficultés à lire un simple article de journal.

Québec solidaire va encore plus loin en promettant la gratuité scolaire du centre de la petite enfance au doctorat sur une période de cinq ans. Le parti de Manon Massé et de Gabriel Nadeau-Dubois s’engage aussi à mettre fin aux subventions aux écoles privées dans un délai de quatre ans. QS milite aussi pour un investissement massif afin d’embaucher 2100 professeurs et 2300 orthopédagogues, orthophonistes et autres spécialistes en éducation.

Les experts estiment que les engagements de QS et du PQ ont le mérite de braquer les projecteurs sur les besoins criants des écoles publiques. Ces mêmes experts notent aussi que l’enseignement supérieur est le parent pauvre de cette campagne électorale, tous partis confondus. Ce ne sont pourtant pas les défis qui manquent pour soutenir adéquatement les cégeps et les universités.

Coalition avenir Québec

  • Prématernelle 4 ans universelle et gratuite, mais non obligatoire
  • Transformer les 72 commissions scolaires en centres de services aux écoles
  • Geler et uniformiser la taxe scolaire pour la durée d’un premier mandat (économie de 700 millions pour les contribuables)
  • Investir dans les services spécialisés (orthopédagogues, orthophonistes, psychoéducateurs et autres) et remettre à niveau des bâtiments scolaires
  • Ajouter une heure par jour pour l’ai-de aux devoirs, les sports et les arts

Parti libéral du Québec

  • Ajouter un deuxième adulte par classe de maternelle et de première année
  • Améliorer les conditions de travail des enseignants en début de carrière en éliminant les six premiers échelons salariaux
  • Offrir aux enseignants de la formation continue adaptée à leurs besoins et à ceux des élèves
  • Poursuivre le chantier de rénovation des écoles
  • Implanter la programmation informatique et le codage à des fins pédagogiques dans la majorité des écoles primaires et secondaires, publiques et privées, d’ici l’année scolaire 2020-2021

Parti québécois

  • Établir un bouclier de protection budgétaire pour les services à l’éducation, à l’enfance et à la protection de la jeunesse
  • Instaurer un seuil garanti de services professionnels aux élèves qui fréquentent l’école publique et les centres de formation aux adultes
  • Réintroduire le cours d’histoire obligatoire au cégep
  • Remplacerle cours d’éthique et culture religieuse par un cours intitulé Éthique et citoyenneté québécoise
  • Offrir des fournitures scolaires gratuites et des repas à coûts modiques dans les écoles

Québec solidaire

  • Mettre fin aux subventions aux écoles privées dans un délai de quatre ans
  • Instaurer la pleine gratuité scolaire du CPE au doctorat sur une période de cinq ans
  • Établir un plan national de 1,6 milliard pour la rénovation et l’entretien des établissements scolaires
  • Embaucher 2100 nouveaux professeurs et 2300 orthopédagogues, orthophonistes et spécialistes en psychoéducation
  • Introduire l’éducation aux rapports égalitaires hommes-femmes, entre groupes sociaux ou ethnoculturels, et sans discrimination
1 commentaire
  • Raynald Rouette - Abonné 8 septembre 2018 10 h 16

    Une «orgie» de promesses


    Alors que la situation ne cesse de se dégrader! Il en est de même pour la «santé» entre-autres.

    L'argent n'est plus là, n'est plus disponible. Parce que nous avons une dette étouffante et les riches puissants et multinationales de ce monde, font depuis toujours de l'évitement et de l'évasion fiscal, sans que nos gouvernements ne puissent ou ne veuillent intervenir.

    Pourquoi ces sujets sont-ils ocultés de la campagne électorale? La réponse serait peut-être que: «Les gouvernements nous mentent par omission volontaire, aussi qu'on aime bien se mentir aussi».