Faut-il préparer les élèves à un tireur fou?

L’exercice de confinement a été développé en 2009, dans la foulée de l’attentat au Collège Dawson.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne L’exercice de confinement a été développé en 2009, dans la foulée de l’attentat au Collège Dawson.

L’alerte a été lancée un matin vers 10 h 15. Un homme suspect, possiblement armé, errait dans un paisible village de la Beauce. Le personnel de l’école primaire du Trait-d’Union a mis en branle les consignes de confinement barricadé : tout le monde assis par terre en classe, le long du mur adjacent au corridor, silence absolu, lumières éteintes et meubles placés devant la porte.

Les élèves et le personnel de l’école sont restés ainsi immobiles durant deux heures. Deux très longues heures à craindre l’irruption d’un tireur fou dans l’école, raconte Catherine Giguère, directrice de cette petite école de Saint-Prosper. En cours de journée, la police a déterminé qu’il s’agissait d’une fausse alerte.

« C’était une fausse alerte, mais on a eu une vraie peur », dit-elle, encore sous le coup de l’émotion une semaine plus tard.

« Ça s’est bien passé, mais on ne veut plus jamais vivre ça. Le niveau de stress a été très intense. Même aujourd’hui, le niveau de fatigue de tout le monde est inhabituel », ajoute la directrice.

Certains enfants étaient désemparés. Ils pleuraient, se demandaient si leurs parents étaient en sécurité, s’ils allaient dormir à l’école, s’ils auraient leur doudou… Des membres du personnel, eux, recevaient des textos de leurs enfants qui se demandaient s’ils avaient encore une mère.

Le personnel de l’école a su comment réagir grâce à une formation sur les mesures de confinement donnée par la Sûreté du Québec (SQ), explique Catherine Giguère. Les enseignants et les autres employés avaient fait cet exercice de confinement barricadé il y a deux ans.

Débat déchirant

L’école du Trait-d’Union avait décidé d’offrir cette formation à son personnel, mais pas aux élèves. « Je me suis toujours opposée farouchement à ce genre de pratique avec des enfants. On ne veut pas semer des graines de peur dans la tête des enfants », dit Catherine Giguère.

Cet exercice de confinement barricadé, 78 % des 1600 écoles placées sous la juridiction de la SQ l’ont suivi. La vaste majorité n’a offert l’exercice qu’aux membres du personnel. À peine 11 % l’ont offert aussi aux élèves, surtout au secondaire, selon la SQ.

Ce type d’exercice a été créé en 2009 dans la foulée de la fusillade au Collège Dawson, en 2006. La loi surnommée Anastasia (en l’honneur de la jeune Anastasia De Sousa, victime du tireur) oblige les garderies et les écoles, du primaire à l’université, à se doter d’un plan d’urgence en cas d’attaque armée.

Près de 10 ans plus tard, les exercices de confinement barricadé dans les écoles donnent encore lieu à des débats enflammés. Certains militent pour offrir ces exercices tant aux élèves qu’aux membres du personnel. D’autres s’y opposent fermement par crainte de traumatiser les participants.

Principe de prudence

« La plus grande prudence s’impose étant donné que les données probantes sur le sujet sont très rares », prévient Lyse Turgeon, professeure agrégée à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal.

« On ne sait pas entre autres quels sont les effets néfastes possibles chez les enfants, particulièrement chez les plus jeunes et chez ceux qui sont déjà anxieux. Des collègues psychologues en France m’ont fait part de fortes réactions chez les plus jeunes depuis que les exercices de confinement sont obligatoires en France après la série d’attentats terroristes », ajoute-t-elle.

Mme Turgeon a fait partie d’un comité d’experts créé par la Commission scolaire de Montréal (CSDM) pour recommander des lignes directrices au sujet des exercices de confinement. Une série de consensus ont été dégagés, explique-t-elle :

 
  1. ne pas rendre ces exercices obligatoires ;
  2. être particulièrement sensibles aux enfants plus jeunes ou aux élèves en difficulté ;
  3. outiller davantage les adultes que les jeunes pour être en mesure de gérer une crise ;
  4. mener des études sur les pratiques actuelles afin d’en mesurer les impacts, tant positifs que négatifs.
 

Ce rapport de la CSDM reste confidentiel. À l’heure actuelle, la commission scolaire laisse ses écoles décider si elles offrent ou non — au personnel ou aux élèves — l’exercice de confinement barricadé.

Une école divisée

À Montréal comme ailleurs, ces exercices déchirent les parents et les membres du personnel des établissements. L’école primaire du Plein-Coeur, à Richmond en Estrie, vit un de ces débats qui soulèvent les passions. À force d’acharnement, des parents ont bloqué deux exercices de confinement barricadé prévus depuis le début de l’année 2018. Ils ont eu besoin de l’intervention du Protecteur de l’élève de leur commission scolaire.

« On a appris presque par hasard que la directrice, semble-t-il avec l’accord des professeurs, voulait faire l’exercice avec les élèves », dit Hélène Boulé, mère de trois enfants qui fréquentent cette petite école.

« C’est un peu cavalier d’imposer ces exercices-là. Je n’avais jamais entendu parler de ça avant d’apprendre que mes enfants le feraient. Il faut laisser le temps aux parents de s’informer », ajoute-t-elle.

Hélène Boulé et son groupe de parents ne blâment pas ceux qui réclament l’exercice de confinement. Tout le monde pense au bien-être des enfants et du personnel. Mais la décision doit se prendre au conseil d’établissement après un débat éclairé, insistent les parents.

Entre-temps, une vidéo destinée au personnel a été montrée par erreur à des élèves en classe, souligne Hélène Boulé. Des enfants ont ainsi vu une simulation de confinement barricadé. Certains en ont fait des cauchemars.

« Le but n’est pas de faire peur au monde, c’est de sauver des vies, dit le lieutenant Hugo Fournier, porte-parole de la SQ. On ne veut surtout pas créer de l’anxiété chez les jeunes. Souvent, il y a de l’anxiété au début de la formation, mais les participants se rendent compte que ce n’est pas traumatisant. »

La SQ recommande que les élèves et le personnel suivent l’exercice de confinement barricadé.

5 commentaires
  • André Côté - Abonné 14 juin 2018 09 h 09

    Tout jeune, à l'école François-de-Laval, à St-Joseph-de-Bordeaux, au début des années 50, on nous faisait faire des exercices en cas d'une attaque nucléaire de la Russie. On devait se cacher sous notre pupitre en entendant le bruit d'un avion passant à basse altitude. Or, notre école était justement dans l'axe de la piste d'atterrissage de l'aéroport de Cartieville. À chaque fois qu'un avion Sabre, les jets de l'aviation canadienne de l'époque, survolait notre école à basse altitude, on figeait littéralement ne sachant trop si on devait se blottir sous notre pupitre, comme enseigné lors de l'exercice pratique, ou figer sur notre banc en attendant la possible catastrophe. À quoi est-ce que cela aura réellement servi si ce n’est qu’à nous stresser inutilement? Des consignes claires données aux adultes de l'école, peut sans doute s'avérer utile, mais impliquer directement les jeunes dans un exercice, ça ne sert qu'à créer une situation permanente de stress et à gâcher le climat de détente nécessaire à l'apprentissage. Dans l'esprit des jeunes, l'école devient alors un milieu dangereux.

  • Céline Delorme - Abonnée 14 juin 2018 10 h 46

    Utiliser le principe de précaution

    Les personnes qui organisent ces exercices pour les enfants ont de bonnes intentions, on pense souvent qu'il est toujours mieux de "faire quelque chose" que de ne rien faire. cependant ce n'est pas toujours vrai en santé mentale, et cela peut faire plus de mal que de bien.

    Dans les écoles on organise couramment des exercices d'incendie, et dans les pays à risque: on fait des exercices de tremblement de terre...
    On pourrait donc penser que c'est du pareil au même pour les "tireurs fous" mais en réalité c'est très différent concernant les séquelles psychologiques possibles chez les enfants anxieux.
    Il est démontré que le syndrome du stress post traumatique est plus élevé et plus sévère en cas d'agression par un autre être humain que dans les cas de catastrophe naturelle. Notre psychologie est ainsi faite.
    Pour les enfants, l'idée: "un méchant qui veut me tuer, moi et mes amis, " est plus à risque de traumatisme, que l'idée: "un jour nous aurons peut-être la malchance d'avoir un feu, je devrai me sauver"
    Au minimum, les parents devraient être avisés des pour et contre, et décider si leur enfant participe.

  • Dominique Boisvert - Abonné 14 juin 2018 10 h 57

    Prudence veut-il dire méfiance?

    L'enjeu derrière ces exercices de «confinement barricadé» touche bien plus que les traumatismes que cela pourrait causer aux élèves trop jeunes ou trop impressionnables. Il touche carrément le climat social et notre facilité ou non à «vivre ensemble».

    En effet, des risques existent (de toutes sortes) en société. Et quoi qu'on fasse (campagnes d'information, conseils de prudence, etc.), le «risque zéro» n'existe pas: ni contre un tireur fou, ni contre un acte de terrorisme, ni contre des bonbons frelatés à l'Halloween, ni contre la foudre!

    Il faut bien sûr exercer une prudence élémentaire, et enseigner celle-ci à nos enfants. Mais il ne faut surtout PAS développer un esprit de méfiance à l'égard de la vie et de notre entourage: car ce serait la meilleure façon de «tuer la société» en faisant de nous des individus craintifs à l'égard de tous les dangers possibles... éventuels.

    À cet égard, la nonviolence (qui est tout le contraire de la passivité ou de la naïveté!) invite à développer la confiance, l'ouverture et la bienveillance à l'égard d'autrui, y compris à l'égard de l'autre, de la différence et même de l'adversaire. Car c'est le fondement sur lequel on peut négocier une solution «gagnant-gagnant».

    Mais cette attitude se développe très tôt, dans la famille et à l'école: faut-il voir dans «l'autre» un risque potentiel ou une possibilité de rencontre et d'enrichissement? Faut-il se méfier a priori ou plutôt faire confiance a priori? Être prudent signifie-t-il craindre ou rester ouvert, disponible?

    Les tireurs fous dans nos écoles sont théoriquement possibles, mais très peu probables. Informer les responsables scolaires (direction, professeurs) de consignes de sécurité en cas d'urgences est un geste responsable. Mais apprendre à nos enfants à se barricader, ici au Québec, me semble nous entraîner dans la mauvaise direction. Nous avons davantage besoin de préparer une société confiante et participative que de cultiver l'illusion de la sécuriité totale.

    • Dominique Boisvert - Abonné 14 juin 2018 13 h 26

      La réflexion ci-dessus s'appuie sur ma recherche publiée en novembre 2017 aux Éditions Écosociété sous le titre «Nonviolence, une arme urgente et efficace».

  • Serge Lamarche - Abonné 14 juin 2018 14 h 47

    Exercice, un jeu

    L'exercice peut bien se faire plus légèrement et comme un jeu. Quelqu'un pourrait même jouer le rôle du tireur fou. Si l'exercice dure trop longtemps, c'est là que ça devient emmerdant. Et puis, il faut savoir que ce n'est qu'un exercice.
    Devrait-il y avoir des sirènes pour alerter d'un tireur fou, comme pour les feux?