Le réseau public de la petite enfance est menacé, selon la CSQ

Stéphane Gagné Collaboration spéciale
L’imposition par le gouvernement de l’utilisation du guichet unique aux responsables de services de garde régis et subventionnés est l’une des mesures qui interpellent la CSQ. La FIPEQ-CSQ a d’ailleurs lancé une pétition contre cette imposition en mars dernier, à l’Assemblée nationale.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’imposition par le gouvernement de l’utilisation du guichet unique aux responsables de services de garde régis et subventionnés est l’une des mesures qui interpellent la CSQ. La FIPEQ-CSQ a d’ailleurs lancé une pétition contre cette imposition en mars dernier, à l’Assemblée nationale.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Entre 2013 et 2017, le réseau public de la petite enfance a essuyé 350 millions de dollars de compressions. La Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ-CSQ), forte de ses 14 100 membres (2400 en CPE et 11 700 dans les services de garde en milieu familial), compte bien interpeller les partis politiques pour que le renforcement du réseau public de la petite enfance devienne un enjeu électoral.

Sylvie Dahou est responsable d’un service de garde en milieu familial depuis 1983 et vice-présidente syndicale de l’Alliance des intervenantes en milieu familial de la région du Suroît, affilié à la CSQ. « Avant, je n’avais aucune difficulté à combler mes places, dit-elle. Aujourd’hui, la compétition est plus forte avec les garderies privées, avantagées par un crédit d’impôt généreux et, dans certains cas, par la modulation des tarifs, instaurée par le gouvernement Couillard. Combler mes six places est devenu plus long et plus ardu. »

Le crédit d’impôt offert aux parents qui envoient leurs enfants en garderies privées est de 9500 $ pour 2018-2019, en hausse de 500 $ sur l’année précédente. Selon Mme Dahou, cela a poussé un grand nombre de parents à choisir les garderies privées. Selon une étude de l’INRS, il y avait 4538 enfants dans le réseau privé en 2008. En 2014, ils étaient 51 843, une hausse de plus de 1000 %.

Les revenus qu’elle tire de son travail ont aussi diminué, selon elle. « En 1983, bien avant la création du réseau public, je recevais 25 $ par jour, par enfant, aujourd’hui, je reçois 36 $. En dollars d’aujourd’hui, j’ai calculé que je suis moins bien rémunérée. Je devrais recevoir 40 à 45 $ par jour, par enfant. »

Une qualité supérieure

Mme Dahou ne comprend pas le parti pris que semble avoir, selon elle, le gouvernement en faveur du privé. « La qualité des services est pourtant meilleure dans notre réseau », dit-elle. À ce sujet, deux études de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), menées en 2003, et 2014, lui donnent raison. La dernière en date conclut que la qualité est jugée bonne dans trois des quatre dimensions des centres de la petite enfance (CPE) : la structuration et la variation de types d’activités, l’interaction de l’éducatrice avec les poupons et son interaction avec les parents. De plus, les chercheurs de l’ISQ notent que 25 points ont obtenu un score moyen plus élevé que dans l’étude de 2003 alors que 11 ont obtenu un score plus faible.

Le nombre de plaintes est aussi un autre indicateur de qualité. En 2015, selon les chiffres du gouvernement, près de 74 % des plaintes provenaient du réseau de garde privé, alors que 26 % relevaient des CPE et des garderies en milieu familial subventionnés.

Enfin, en 2014, la qualité d’ensemble des critères analysés chez les poupons et les enfants a été jugée insatisfaisante dans 38 % des garderies privées non subventionnées (GNS), contre 3 % dans les CPE.

Cette étude fait état de la qualité des services offerts dans les CPE, excluant l’analyse des services dans les garderies en milieu familial subventionnées. Cependant, souligne Mme Dahou, dans ce milieu, les bureaux coordonnateurs veillent à la qualité en effectuant des visites régulières dans nos établissements et en exigeant le respect de plusieurs normes.

Un enjeu électoral

La qualité supérieure des services offerts dans le réseau public doit être mise en avant et devenir un enjeu électoral, selon Sonia Éthier, première vice-présidente de la CSQ. La centrale compte d’ailleurs lancer le 17 mai une campagne pour valoriser le travail des intervenantes en petite enfance.

D’autres actions suivront. « Nous allons interpeller les partis politiques pour qu’ils se prononcent sur les engagements qu’ils comptent prendre envers le réseau public, affirme Mme Éthier. Par exemple, la CAQ prétend qu’un système d’éducation de qualité est une priorité. Or, puisque les CPE et le réseau de garde en milieu familial subventionné sont le premier maillon de l’éducation, nous comptons leur demander comment ils peuvent favoriser le libre choix des parents [en matière de services de garde, privés ou publics] et défendre en même temps la qualité de l’éducation. »

Le Parti libéral devra aussi défendre les choix faits au cours de son mandat, selon elle. « Ainsi, en augmentant le crédit d’impôt accordé aux garderies privées et en coupant les vivres aux CPE [350 millions de dollars de coupes de 2013 à 2017], le gouvernement a mené le réseau public à l’agonie », dit-elle.

Mme Éthier dénonce la loi 143, qui est très exigeante pour les CPE au chapitre de la qualité et n’exige presque rien à ce sujet pour les garderies privées. « Au départ, les exigences devaient être les mêmes pour le privé et le public, mais avec l’arrivée du ministre de la Famille, Luc Fortin, une grande partie des exigences pour le privé ont été mises de côté », déplore-t-elle.

En augmentant le crédit d’impôt accordé aux garderies privées et en coupant les vivres aux CPE [350 millions de dollars de coupes de 2013 à 2017], le gouvernement a mené le réseau public à l’agonie

Un réseau public aux effets bénéfiques

Depuis 1997, date de l’instauration des services de garde à 5 $, la CSQ croit que ces services ont permis au Québec de faire un pas de géant en matière d’éducation et d’équité sociale. Dans un document publié en 2017 à l’occasion des 20 ans de ces services, la CSQ mentionnait qu’ils ont amélioré les chances de réussite des enfants et ont prévenu le décrochage scolaire. Ils ont permis de dépister rapidement les difficultés d’adaptation et d’apprentissage des enfants et ils ont assuré une meilleure égalité des chances aux jeunes, peu importe leur sexe, leur origine ethnique ou leur classe sociale. Enfin, ils ont permis aux mères de s’émanciper en occupant une plus grande place sur le marché du travail.

Mme Éthier rappelle aussi que les garderies privées ont des objectifs de rentabilité que le réseau public n’a pas.