Intérêt croissant pour les études féministes, même chez les hommes

Selon une compilation du «Devoir», les demandes d’admission et les inscriptions dans la plupart des programmes d’études féministes des diverses universités sont à la hausse depuis plusieurs années et promettent de croître encore cette année.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon une compilation du «Devoir», les demandes d’admission et les inscriptions dans la plupart des programmes d’études féministes des diverses universités sont à la hausse depuis plusieurs années et promettent de croître encore cette année.

Est-ce la conséquence des mouvements #AgressionsNonDenoncees et #MoiAussi ? Est-ce dû au retentissement mondial de l’affaire Weinstein ? Ou peut-être le fait de la grève étudiante de 2012 ? Quoi qu’il en soit, les études féministes sont plus populaires que jamais, et même auprès des hommes.

Selon une compilation du Devoir, les demandes d’admission et les inscriptions dans la plupart des programmes d’études féministes des diverses universités sont à la hausse depuis plusieurs années et promettent de croître encore cette année. Parfois, elles passent même du simple au double. C’est le cas à l’UQAM, où il y avait 58 inscrits au certificat en études féministes à l’hiver 2013 et 121 à l’hiver 2018, soit cinq ans plus tard.

À l’Université d’Ottawa, la croissance est tout aussi spectaculaire. Les inscriptions en études des femmes pour les trois cycles ont plus que doublé, passant de 160 (2014-2015) à 357 (2017-2018).

« C’est en progression constante », souligne Louise Cossette, professeure au Département de psychologie de l’UQAM et responsable des programmes à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF). « Mes collègues sociologues ont dit qu’il y a eu une hausse fulgurante à l’automne 2015. Il y a eu un bond et ça s’est pas mal maintenu. »

Les données fournies par l’Institut Genre, sexualité et féminisme de McGill semblent aussi démontrer un bond dans les inscriptions, particulièrement à l’automne 2015 — de 155 à 237 étudiants —, que certains expliquent par l’affaire Jian Ghomeshi, qui a donné naissance au mouvement #AgressionsNonDenoncees.

À l’Institut Simone de Beauvoir de Concordia, si les inscriptions ont monté en flèche — elles ont presque doublé entre 2011 et 2015 —, elles ont connu une très légère baisse entre 2016 et 2018. Mais cette baisse n’était pas propre aux études féministes, mais plutôt généralisée à l’ensemble des programmes de la Faculté des arts et des sciences, a précisé la directrice de l’Institut.

Ouvert depuis à peine un an, à l’automne 2017, la mineure en études féministes des genres et des sexualités de l’Université de Montréal n’a eu qu’une vingtaine d’étudiants, mais l’engouement serait à ce point palpable que des projets pour les études supérieures sont en développement.

L’effet #MoiAussi

Et selon les données préliminaires, tout porte à croire que les inscriptions seront encore en hausse à la session d’automne dans certaines universités. À l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa, les premières statistiques indiquent que 95 étudiants ont déjà confirmé leur inscription dans ce champ d’études par rapport à 5 l’an dernier.

Difficile de ne pas voir dans ce phénomène l’impact de #MoiAussi, souligne Dominique Bourque, directrice intérimaire de l’Institut d’études féministes et de genre de l’Université d’Ottawa. « Je pense que ce qui s’est passé a marqué les esprits. Ça a touché des célébrités, des gens exposés au grand public », dit-elle.

Elle observe chez les jeunes générations une certaine soif de comprendre le pourquoi de ces violences faites aux femmes. « La culture populaire est entrée à l’université, alors qu’il y a vingt ans on ne pensait jamais qu’elle puisse être un sujet digne d’attention, mais là, visiblement, c’est quelque chose qui préoccupe nos jeunes. […] Ils ont un questionnement plus profond et cherchent des réponses. »

La professeure au Département de sociologie de l’UQAM Francine Descarries remarque que la popularité croissante des études féministes a pour base une certaine « désillusion ». « Car malgré toutes les avancées, les femmes ne peuvent pas encore prétendre bénéficier d’une égalité de fait totale et globale et ça en incite beaucoup à s’inscrire, pour tenter de comprendre. » Elle pointe aussi le rôle qu’ont joué Internet et les réseaux sociaux pour la diffusion des thèses et analyses féministes via les blogues et autres publications.

De plus en plus d’hommes

Et les hommes ? Il a été difficile d’obtenir des données précises sur le nombre d’étudiants masculins s’inscrivant aux programmes d’études féministes en raison de la façon dont sont compilées les statistiques. Mais les enseignants observent qu’ils sont de plus en plus nombreux, remarque la sociologue de l’UQAM Francine Descarries. « Cet hiver, j’ai donné un séminaire intitulé “Théories et débats féministes” et j’avais 25 % de garçons dans une classe de 15 étudiants », dit-elle, rappelant que c’est encore marginal.

À l’Université d’Ottawa, Dominique Bourque a eu pour la première fois cette année un plus grand nombre d’hommes étudiant au doctorat en études féministes, soit quatre sur six. « C’est exceptionnel, je n’avais jamais vu ça », s’est-elle réjouie. Elle croit que l’intérêt des garçons vient en partie du rôle joué par les enseignants et les directeurs de thèse des autres unités qui incitent leurs étudiants à creuser leur sujet avec un angle féministe, quelle que soit la discipline. « Les garçons sont ravis parce que ça peut leur ouvrir une perspective à laquelle ils n’avaient pas nécessairement pensé. »

Chargée de cours en sociologie et en études féministes à l’UQAM, Sandrine Ricci dit aussi constater « de manière impressionniste » dans ses cours une présence d’étudiants masculins oscillant entre 10 et 15 %, « laquelle n’a fait qu’augmenter ». « Je crois qu’une piste d’explication de cette croissance à envisager est que la grève de 2012 a suscité un intérêt pour la perspective féministe notamment parce que plusieurs étudiantes militant sous la bannière de la CLASSE [Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante] mettaient en avant une vision de la lutte du point de vue des rapports sociaux de sexe et de patriarcat. »

Louise Cossette, de l’IREF, fait pour sa part remarquer que les garçons sont intéressés par les études de genres, comprises dans les études féministes au sens large. « Les gars qui s’intéressent à la déconstruction du genre et au rôle traditionnel viennent étudier dans notre programme de même que ceux qui s’intéressent à la situation des gais ou ceux dont l’identité de genre n’est pas conforme », dit-elle. « Il y a aussi ce virage-là dans les études féministes, on fait éclater les rôles et les identités de genre. »

2 commentaires
  • David Cormier - Abonné 3 mai 2018 10 h 49

    Bof

    Les "études féministes" ou les "gender studies"? J'ai peine à me réjouir de voir l'argent de mes taxes servir à subventionner des étudiants (et étudiantes) se faire remplir la tête jusqu'au doctorat sur les théories fumeuses du genre de celles qu'on entend dans les cercles des "gender studies".

  • Léonce Naud - Abonné 3 mai 2018 14 h 22

    Le Frère Untel et la vache

    « Du temps que j’allais aux fruitages, nous avions aperçu une vache crevée dans le repli d’une coulée. Il arrive aux vaches de « sauter dans le trèfle » et alors, elles font une sorte d’indigestion mortelle, surtout si le trèfle est mouillé par le serein. Attirés – comment dire – par l’odeur, nous avions découvert la vache. C’était grouillant de vie. Pas de détails.

    Des fois, on se dit que les sociétés occidentales sont des vaches crevées. C’est grouillant de vies, d’opinions, de journaux, de placotages, de hot lines et de mouvements de toutes sortes. Mais il n’y a plus de vache.

    La vache, comme vache, était un principe organisateur et despotique. Tout ce qui entrait dans la vache se transformait en vache ou bien était rejeté sous forme de bouses. C’est le mot. Cette organisation de vache, en plus d’assurer la pérennité de la vache, assurait également quelques sous-produits comme le lait et les veaux. Mais l’organisation était impitoyable : le foin, l’eau, l’oxygène, l’azote, n’avaient aucun choix : ils étaient despotiquement transformés en vache ou en bouses.

    Quand la vache mourut de trop de trèfle, ce fut une merveilleuse fête, et la libération simultanée de multiples formes de vie. C’était grouillant. Mais il n’y avait plus de vache. Du point de vue de la vache, c’était une défaite. Du point de vue des autres formes de vie, c’était le gros pique-nique. Cela a duré ce que durent les pique-niques : moins longtemps qu’une vache.

    On se demande parfois si l’Occident n’est pas une vache crevée, dans laquelle grouillent des centaines de formes de vie, qui se retrouveront bientôt, despotiquement réorganisées, dans une autre vache. Ou dans un chien, auquel cas, les formes de vies en question se trouveraient condamnées à mener une vie de chien. Mais elles n’en sauraient rien. Après un temps, le cycle recommencerait. C’est, en gros, le cycle de l’azote.»

    Jean-Paul Desbiens (Frère Untel), Éditorial, La Presse, 31 juillet 1991.