L’école montréalaise «croule» selon le syndicat des professeurs

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
« De toutes les commissions scolaires de la province, nous avons la plus forte proportion d’élèves qui vivent dans un milieu défavorisé », estime Catherine Renaud, présidente de l’APPM.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « De toutes les commissions scolaires de la province, nous avons la plus forte proportion d’élèves qui vivent dans un milieu défavorisé », estime Catherine Renaud, présidente de l’APPM.

Ce texte fait partie du cahier spécial Réseau scolaire

« L’école publique montréalaise croule et ce n’est même pas une figure de style », déplore Catherine Renaud, présidente de l’Association des professeures et professeurs de Montréal (APPM). Rappelant que la Commission scolaire de Montréal (CSDM) est non seulement l’une des plus touchées par les récentes compressions budgétaires en éducation, mais qu’elle est également celle qui, au Québec, compte la proportion la plus élevée de jeunes aux prises avec des difficultés d’apprentissage, d’enfants n’ayant pas le français comme langue maternelle et d’élèves vivant en milieux défavorisés, elle juge primordial qu’un réinvestissement conséquent soit effectué dans le réseau scolaire de la métropole pour que puisse être relevé le défi de la réussite éducative.

Ce n’est pas d’hier que date l’enjeu de la réussite scolaire à Montréal. En 1996, le Conseil supérieur de l’éducation le reconnaissait d’ailleurs en publiant un avis intitulé La réussite à l’école montréalaise : une urgence pour la société québécoise.

À cette époque, plusieurs éléments caractérisaient la situation de l’île : la réussite scolaire était très inégale, le taux de diplomation variait considérablement d’une école à l’autre (de 59,8 % à 95,9 %), les élèves vivant en milieux défavorisés présentaient des retards scolaires marqués et la concentration de l’immigration, donc de jeunes n’ayant pas le français comme langue maternelle, était plus importante que partout ailleurs en province.

Inquiété par cette situation particulière, le ministère de l’Éducation avait dès 1997 décidé de mettre sur pied le Programme de soutien à l’école montréalaise. Son objectif était vaste : améliorer la réussite scolaire et éducative des élèves montréalais en favorisant un cheminement scolaire qui tienne compte de leurs caractéristiques et de leurs besoins. Pour y parvenir, le gouvernement québécois s’était engagé à allouer annuellement des ressources de 10 millions aux écoles primaires ciblées par celui-ci.

Près de 20 ans plus tard, le programme existe toujours, mais s’intitule Une école montréalaise pour tous. Or, bien que certains résultats de recherche montrent que sa subsistance ait eu un impact intéressant sur les populations touchées, il n’en demeure pas moins que la métropole se trouve toujours dans une situation similaire à celle qui était la sienne en 1997.

Une population nombreuse et diversifiée

Actuellement, la CSDM est la commission scolaire montréalaise qui accueille le plus grand nombre d’élèves. Avec ses 72 134 inscrits au secteur des jeunes, elle est en fait la plus importante commission scolaire du Québec.

Très diversifiée, sa population compte des élèves provenant de près de 190 lieux de naissance différents. Environ 26 % d’entre eux sont nés à l’extérieur du Québec. Évidemment, plusieurs n’ont pas le français comme langue maternelle. D’après le dernier rapport annuel de la commission scolaire, c’est le cas de 52 % des jeunes qui la fréquentent.

« C’est une situation qui est vraiment particulière à la CSDM et que ne partagent pas les autres commissions scolaires du Québec, du moins, pas dans une telle mesure », remarque la présidente de l’APPM.

Malheureusement, d’après les données recueillies par le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), les élèves issus de l’immigration — particulièrement ceux de première génération — présentent des taux annuels de décrochage plus élevés que ceux observés pour l’ensemble du Québec.

Victime de défavorisation

Parallèlement, une grande partie de la population fréquentant les établissements de la CSDM est issue de ménages vivant une situation économiquement difficile. Si on se fie au nombre d’écoles considérées comme « défavorisées » par le MEES, près de 65 % des écoliers du primaire de la commission scolaire sont concernés.

D’après Mme Renaud, la situation au secondaire n’est guère plus reluisante. « De toutes les commissions scolaires de la province, nous avons la plus forte proportion d’élèves qui vivent dans un milieu défavorisé », note-t-elle.

Or, il est démontré que les élèves issus d’un milieu défavorisé sont plus susceptibles de cumuler des échecs scolaires et que le niveau de défavorisation des écoles secondaires publiques constitue un facteur important associé au décrochage scolaire.

Aux prises avec plusieurs difficultés

À cela s’ajoute le fait que la population handicapée ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA) est particulièrement élevée à la CSDM. D’après les plus récentes données, elle compte 13 800 élèves.

« On retrouve quand même 50 % de ces élèves-là [HDAA] en classe régulière. C’est énorme et ce que ça signifie, c’est qu’il faut adopter avec eux des approches particulières. C’est problématique parce qu’on a rarement les services suffisants et pertinents pour les accueillir correctement. En ce moment par exemple, l’APPM estime qu’il manque à peu près 200 postes temps plein en termes de services directs aux élèves pour pouvoir répondre à leurs besoins », souligne Mme Renaud.

D’importants défis financiers

Outre les défis liés au caractère particulier de sa population, depuis 2012, la CSDM doit également composer avec une réalité non négligeable : celle de devoir redresser ses finances pour atteindre l’équilibre budgétaire d’ici 2017 tout en faisant face à des compressions de plus de 30 millions demandées par le gouvernement du Québec.

« Depuis quatre ans, tout ce que l’on vit, c’est des coupes. La CSDM a essayé de sauver les meubles, mais là, elle en est vraiment à couper des postes. Elle coupe aussi dans différents programmes, comme l’aide au devoir ou l’aide alimentaire. C’est sûr que ces coupes-là ont des incidences sur les services aux élèves », relève Mme Renaud.

D’autre part, le parc immobilier de la CSDM a grandement besoin d’investissements ; son déficit d’entretien s’élève actuellement à près de 1,1 milliard et 79 % des établissements qui le composent sont considérés comme extrêmement vétustes. D’après le MEES, la valeur de remplacement des écoles totalise maintenant 2,8 milliards.

« En 2012, le vérificateur général établissait à 2 % de la valeur de l’édifice les sommes annuelles à consacrer à l’entretien des infrastructures [du ministère de l’Éducation]. À Montréal, on l’a fait seulement à la hauteur de 1,2 %. On a accumulé un déficit d’entretien et on voit ce que ça donne : infiltrations d’eau, moisissures, problèmes de qualité de l’air, etc. », indique la présidente de l’APPM.

Bien que le 16 janvier dernier, le gouvernement Couillard ait annoncé l’allocation de sommes dès l’an prochain pour réduire le déficit d’entretien du parc immobilier de la CSDM, l’APPM reste préoccupée et réclame un réinvestissement global dans le réseau scolaire montréalais.

« On a vraiment négligé l’école publique et on n’en voit pas le bout présentement, souligne sa présidente. Il n’y a pas que le parc immobilier qui nécessite un investissement ! À Montréal, les besoins sont criants et il faut vraiment investir si on veut donner une chance égale à nos élèves de réussir ! Ce qui est dramatique, c’est que le gouvernement ne semble pas s’en rendre compte. »