L’école publique perd du terrain

Des élèves de l’école Saint-Edmond, sur la Rive-Sud de Montréal
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des élèves de l’école Saint-Edmond, sur la Rive-Sud de Montréal

Malmenée dans l’opinion populaire, rudoyée par l’obsession gouvernementale du redressement des finances du Québec, l’école publique perd du terrain au profit des établissements privés, révèle une étude. Un état de fait « préoccupant » qui pousse les commissions scolaires à repenser leur façon de concevoir l’école.

Ce n’est un secret pour personne, les Québécois sont friands de l’école privée. À l’échelle du pays, ce sont eux qui, parmi tous les Canadiens, privilégient le plus ce système d’enseignement. On montre souvent du doigt le fait que l’État québécois subventionne fortement l’école privée, mais quatre autres font également de même, dans une proportion allant de 35 à 80 %, selon la province.

C’est également le Québec qui a connu la plus importante hausse du nombre d’enfants scolarisés dans le réseau privé entre 2000 et 2013, avec un bond de 18,1 % des inscriptions au cours de cette période, révèle l’étude comparative présentée mardi par l’Institut Fraser. Cette tendance s’est ralentie au cours des dernières années, démontre toutefois le document.

Ce sont aujourd’hui 12,6 % des jeunes Québécois qui sont inscrits dans les maisons d’enseignement privé. Dans la région de Montréal, près du tiers des élèves se trouveraient dans de tels établissements. Ailleurs au Canada, seuls les écoliers de la Colombie-Britannique optent dans une proportion semblable (11,6 %) pour le privé, suivi du Manitoba (7,6 %) et de l’Ontario (5,6 %), même si cette dernière n’accorde aucun financement gouvernemental à ses institutions privées.

« De plus en plus de parents choisissent aujourd’hui de s’ajouter un fardeau financier afin d’envoyer leurs enfants dans des écoles privées », constate l’un des auteurs de l’étude, Deani Van Pelt.

Offensive de l’école publique

Pour renverser la tendance, l’école publique prend les grands moyens. Depuis quelques années, surtout au secondaire mais également au primaire, on assiste à une croissance importante du nombre de programmes particuliers — parcours international, artistiques, sportifs — visant à distinguer les écoles entre elles.

« On ne peut pas se cacher qu’il s’agit d’un défi supplémentaire, à l’école publique en contexte montréalais, que de devoir faire cette lutte à armes inégalement avec le privé, note Violaine Cousineau, élue du secteur Saint-Henri–Petite-Bourgogne–Pointe Saint-Charles à la Commission scolaire de Montréal. Ce que je retiens, c’est qu’il faut se coller aux intérêts et demandes des parents. »

L’école Le Vitrail, dans La Petite-Patrie, constitue l’une de ces écoles « alternatives » intégrées au réseau public. Les élèves peuvent, depuis septembre, suivre l’ensemble de leur formation primaire et secondaire sous un même toit. La CSDM dit ainsi répondre à un besoin exprimé par la communauté.

De telles démarches, qui émulent celles lancées par le réseau privé au cours de la dernière décennie, ont des retombées bien réelles à la CSDM, assure Mme Cousineau. Si les données de l’Institut Fraser remontent à 2012-2013, les résultats plus récents démontrent une hausse de la fréquentation de l’école publique, selon la plus grande commission scolaire de la province.

« Depuis cinq ans, on voit plutôt une stabilité du nombre d’élèves », reconnaît Jean-Marc Saint-Jacques, directeur général du collège Bourget, à Rigaud, et président de la Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP). Loin de s’offusquer de voir les écoles publiques s’inspirer des efforts du privé, il ajoute toutefois que ce modèle procure une plus grande flexibilité que celle allouée par Québec aux commissions scolaires. Cette marge de manoeuvre a permis aux membres de la FEEP d’offrir au cours des dernières années des services de garde plus généreux et des spécialistes — orthophonistes, psychologues, etc. — plus accessibles, par exemple. Il précise que les établissements privés ont dû composer avec une réduction de 14 millions de leurs crédits budgétaires l’an dernier. Ils connaissent eux aussi des compressions successives depuis cinq ans.

Oui, l’école privée demeure populaire au Québec. Il est toutefois faux de croire à un exode des familles du public au profit du privé, ajoute M. Saint-Jacques. Au contraire : « Au cours des derniers mois, avec les compressions, on a vu plusieurs familles partir au profit du public. Nous n’avons pas des dizaines de projets de construction en cours ! Ça semble se stabiliser. »

12,6 %
C’est la proportion de jeunes Québécois qui sont inscrits dans les maisons d’enseignement privées.

Le financement en chiffres

Cinq provinces financent les écoles privées selon des proportions variables.

35 % à 50 % en Colombie-Britannique

60 % à 70 % en Alberta

50 % à 80 % en Saskatchewan

50 % au Manitoba

60 % au Québec
10 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 7 octobre 2015 01 h 58

    Une petite question pour Matusalem Blais...

    Comment se fait-il si de plus en plus d'élèves choisissent le privé, la taille des groupes au public ne cesse de s'accroître, elle?

    Moins d'élèves au public devrait normalement signifier de plus petits groupes, non?

    Comme ça, il y aurait espoir pour les enfants plus dégourdis du public de rencontrer un jour sur les bancs d'Université ceux plus développés du privé!

    Mais a voir la tangente que fait prendre à la société le gouvernement Couillard, je terminerai ce commentaire par ces très puissantes paroles de Bruel...

    " On m'avait dit, les hommes sont tous pareils,
    Il y a plusieurs dieux, mais il n'y a qu'un seul soleil,
    Oui mais le soleil, il brille ou bien il brûle,
    Tu meurs de soif, ou bien tu bois des bulles...

    Qui a le droit, qui a le droit, qui a le droit de faire ça..."

  • Patrice Giroux - Inscrit 7 octobre 2015 06 h 09

    60 %

    Où il y a dichotomie privée/publique, il y a un dominant et un dominé. Homo sapiens a beaucoup de mal à se défaire de ce raisonnement par dualité, jusque dans ses organisations les plus critiques.

    À 60 % de financement public, le fardeau financier de l'école privée pour les contribuables est bien réel, alors que le réseau public subit des compressions qui touchent directement les missions éducatives. Il n'est donc pas du tout question ici de choix uniquement individuel en ce qui concerne le privé. Force est de constater que l'éducation au Québec est encore malheureusement travaillée par des valeurs qui font en sorte qu’elle est structurée de manière à cultiver une hiérarchie sociale digne de l’ancien régime.

    Il y a là un système de valeurs et un effet concurrentiel qui n'est pas sans aberrations contre-productives, alors qu'on a l’habitude de nous charrier que cette concurrence vertueuse aura sorti le réseau public de sa torpeur.

    L'éducation classe affaires, à la carte, sélective, appuyée en grande partie sur des programmes hautement confessionnels, qui développe du clientélisme, qui a la possibilité de dégager un important budget promotionnel, a pour effet direct de cultiver les valeurs élitaires.

    Les principes d'universalité organisée par l'État et celui d'utilisateur-payeur qui cherche le supplément de qualité se confrontent inutilement, et dans cette situation financière et missionnaire, le privé contrecarre le public. L'éducation distille beaucoup plus d'idéologie que n'osent le croire les parents.

    Ne nous privez pas de l'école publique.

  • Sylvain Rivest - Abonné 7 octobre 2015 06 h 43

    Hier la santé, aujourd'hui l'éducation, demain...

    la privatisation mise en marche par nos néolibérales porte fruit.
    La destruction de nos instituions poussent les mieux nantis vers le privé.

    Demain ce sera nos villes?

    couillard doit jubiler et Charest doit dire que ses prières ont été exauser.
    Le plq est le destructeur du Québec.

  • Richard Bérubé - Inscrit 7 octobre 2015 07 h 02

    Le meilleur pour nos enfants!

    Il faudrait peut-être mentionner le montant de subventions du gouvernement pour les écoles du secondaire (au primaire il n'y a pas de subventions) et cela par élève. Est-ce le même montant qu'il verse au publique....le reste ce sont les parents qui paient et ce n'est pas déductibles d'impôts...les livres, le transport scolaire, le service de garde (pour les plus jeunes) et tout le tra-la-la...moi je pense que le gouvernement sort gagnant avec ce système...et tout l'immobilier est la responsabilité de l'école privée....et j'imagine que c'est le choix des parents qui veulent le meilleur pour leurs enfants...

  • Patrick Daganaud - Abonné 7 octobre 2015 07 h 37

    Notre État n'aime pas son réseau scolaire public

    L'école privée québécoise, publiquement subventionnée à hauteur de 75 % de ses dépenses (contrairement à la fausse donnée de 60 % longtemps autovéhiculée) devrait subir l'épreuve ontarienne : ne fonctionner avec aucun financement gouvernemental.

    Ses défenseurs vont protester au nom de son accès démocratique. Sauf que...

    Même si Saint-Jacques, président de la FEEP, mentionnait récemment que le privé accueille 10 % d'élèves handicapés ou en difficulté d'apprentissage ou d'adaptation (ÉHDAA - parmi les cas les moins lourds) nous savons qu'il trie ceux-là et les autres 90 % pour choisir sa clientèle parmi les élèves forts, moyens-forts et moyens, laissant au public la clientèle la plus vulnérable.

    Par-dessus ce marché sans buts lucratifs, mais sans buts démocratiques non plus, la marge budgétaire réelle dont disposent les établissements privés pour dorloter leurs élèves ordinaires s'avère environ 15 % plus élevée que celle des établissements publics en raison de la part des dépenses que requiert au public le secteur de l'adaptation scolaire.

    Quant aux « services de garde plus généreux et aux spécialistes — orthophonistes, psychologues, etc. — plus accessibles, qu'une marge de manœuvre a permis aux membres de la FEEP d’offrir au cours des dernières années » comme le souligne stratégiquement Saint-Jacques, ce n'est pas du tout parce que le modèle privé « procure une plus grande flexibilité que celle allouée par Québec aux commissions scolaires », c'est parce qu'elles ont, au final, fonds occultes y compris, plus d'argent et moins d'obligations, parce que moins d'engagements sociaux.

    Enfin il faut souligner que le mérite du privé n'a rien à voir avec la croissance de 18% en 15 ans de ses effectifs:
    1- le modèle de la privatisation scolaire est celui que promeut l'État québécois depuis ce temps;
    2-les parents, en mode survie pour leurs enfants, choisissent une place au soleil pour leur progéniture, quitte à faire de l'ombre à autrui.

    Protégeons l'École