«L’augmentation du tarif crée forcément de l’iniquité»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Apparu dans les années 1970 et largement développé au tournant du siècle avec les places à contribution réduite — 5 puis 7 $ par jour —, le service de garde avait pour objectif de permettre une meilleure conciliation famille-travail tout en luttant contre le phénomène des enfants « à la clé au cou ». Mais selon les acteurs du réseau, l’universalité de son accès se voit largement remise en cause par les compressions décrétées par le gouvernement libéral de Philippe Couillard au printemps. État des lieux.

« Le service de garde est indissociable de l’école, affirme Diane Miron, présidente du conseil d’administration de l’Association des services de garde en milieu scolaire du Québec (ASGEMSQ). Il doit se doter d’un programme d’activités en lien avec le projet éducatif de l’école. Ce n’est pas un service de gardiennage. On fait bouger les enfants, on les met en projet, on fait de la socialisation. On agit vraiment en complémentarité avec les autres services de l’école. On ne fait pas de l’apprentissage comme tel, mais nous sommes dans l’éducation. Et si, aujourd’hui, 56 % des enfants fréquentent un service de garde, c’est bien la preuve évidente qu’il répond également aux besoins de conciliation famille-travail des parents, notamment des mamans. »

Or, les acteurs du milieu assurent aujourd’hui que, avec les hausses de tarifs pratiquées depuis la rentrée du fait des compressions de budget de la part du gouvernement provincial, c’est l’accès à ce service fondamental qui est mis à mal.

Ces derniers mois, le tarif ordinaire journalier, pour avoir accès à la fois au service de garde le matin et le soir et à la surveillance des dîneurs à midi, est passé de 7 à 7,30 $, puis à 8 $ à la rentrée. La part assumée par les parents est passée de 50 % il y a cinq ans à 65 % aujourd’hui. Or, un avis rendu en 2005 par le Conseil supérieur de l’éducation démontrait à quel point il y avait eu corrélation entre la prise en charge de ce service par l’État à compter de 1998 et l’augmentation de sa fréquentation.

« La création des places à contribution réduite en 1998 augmente considérablement la demande de la part des familles québécoises pour la garde scolaire, peut-on lire. En 1997-1998, 92 664 élèves bénéficiaient de ce service et, en 2004-2005, ils étaient 230 698 élèves inscrits. Le nombre de services de garde a lui-même beaucoup augmenté. En 1997-1998, on dénombrait 923 services de garde en milieu scolaire ; en 2004-2005, on en comptait 1613. Quant au personnel, le nombre d’éducatrices et d’éducateurs et de responsables de services de garde en milieu scolaire est passé de 4812 au 30 septembre 1997 à 12 877 au 30 septembre 2005. »

« L’augmentation du tarif crée forcément de l’iniquité, explique Michel Picard, président de l’Association professionnelle du personnel administratif (APPA-CSN), qui représente le personnel des services de garde des commissions scolaires de Montréal et English-Montréal. Prenons l’exemple des journées pédagogiques. La CSDM a fait le choix d’en plafonner le tarif à 9 $, montant qui permettra aux enfants de participer aux activités qui se dérouleront à l’intérieur des murs de l’établissement. Tout ce qui impliquera des coûts supplémentaires — billets, transports — sera ajouté à l’état de compte des parents, qui feront le choix d’y inscrire leurs enfants ou non. Ce n’est pas nouveau, cette façon de faire, mais comme la facture mensuelle a augmenté, bien des parents feront le choix de ne plus inscrire les enfants à l’ensemble des sorties. Et ce sera encore plus vrai pour les parents ayant plus d’un enfant inscrit. »

M. Picard raconte que certaines techniciennes se sentent coincées par cette nouvelle réalité. Pour attirer de la clientèle, elles doivent bonifier leur offre et proposer des activités et des sorties attrayantes, surtout pour les élèves du troisième cycle. Mais elles savent que tous les enfants ne pourront pas y avoir accès et que certains devront se contenter de regarder avec envie les autres partir en sortie.

« Il y a quelques semaines, certains ont dû regarder leurs amis utiliser des jeux gonflables dans la cour pendant qu’eux restaient à l’intérieur, s’insurge M. Picard. Il y a quelques années, lorsque les services de garde étaient en mesure de se dégager une petite marge de manoeuvre financière, ils en profitaient pour faire des activités offertes à tous sans rien demander de plus aux parents. Ce n’est malheureusement plus possible et ça crée une forme d’iniquité entre les enfants. »

S’il est trop tôt pour savoir si ces hausses de tarifs ont eu un impact sur les inscriptions, tous s’attendent à ce qu’il y ait au moins une baisse du nombre d’enfants fréquentant le service de garde de façon régulière, c’est-à-dire trois à cinq jours par semaine. M. Picard ne serait pas étonné non plus de voir la fréquentation baisser de façon drastique au printemps, lorsque les beaux jours vont revenir, notamment chez les plus grands, qui rentreront seuls, chez eux, livrés à eux-mêmes pour faire leurs devoirs, ou attendront dans un parc que leurs parents rentrent à la maison.


Le milieu culturel écope aussi


« Tout cela a un autre impact dont on ne parle pas encore », ajoute Diane Miron, dont l’association a rejoint récemment le mouvement Unis pour l’éducation publique : « Si les services de garde proposent moins de sorties et si moins d’enfants s’y inscrivent, ça va avoir des retombées négatives sur tout le milieu culturel. Nous avons déjà un retour de leur part au niveau de notre organisme. C’est un milieu auquel nous essayons de vendre des encarts publicitaires. Ils nous disent que c’est difficile pour eux. Qu’ils ne vont pas pouvoir annoncer chez nous cette année parce qu’ils subissent une baisse de fréquentation de la part du milieu scolaire. »

Face à l’adversité, les services de garde tentent alors de faire le plus d’économies d’échelle possible. Les micro-ondes ne sont pas remplacés lorsqu’ils tombent en panne dans un nombre grandissant d’établissements, le ratio élèves-éducateurs tend à être dépassé, les heures des éducatrices sont calculées à la minute près…

« Le bien-être et l’épanouissement des enfants restent prioritaires même en ces temps d’austérité, conclut le président de l’APPA. Mais il y a toujours une limite à la capacité d’adaptation et de résilience du personnel. Lorsque les coupes atteindront leur point de rupture, il est évident que les activités deviendront moins éducatives et plus occupationnelles. »