Loto-Québec retire son billet inspiré des records de chaleur

Devant la controverse suscitée par son nouveau billet à gratter « Record de chaleur — le premier gros lot multiplié par la température », Loto-Québec a finalement confirmé son retrait du marché moins de 24 heures après son lancement. Le gratteux a rapidement fait réagir, vu que les canicules qui ont frappé le pays dans les dernières années ont fait des centaines de morts.

« Plus il fera chaud, plus vous pourrez gagner gros », pouvait-on lire sur le billet mis en marché le 12 juillet. En toile de fond du nouveau gratteux qui devait se vendre 2 $, une carte du Québec qui rappelle celles utilisées pour définir les régions frappées par des canicules. On y retrouvait sept soleils à gratter et certains billets devaient être admissibles à un tirage de 1000 $, montant qui devait par la suite être multiplié par la température de la journée des tirages prévus les 16, 23 et 30 août ainsi que le 7 septembre. De cette manière, s’il faisait par exemple 30 degrés, le lot total remporté par un gagnant aurait été de 30 000 $.

Loto-Québec avait même un partenariat avec MétéoMédia pour lui fournir les données météorologiques enregistrées à l’Aéroport international Montréal-Trudeau les jours de tirage.

Or, les vives réactions suscitées par la mise en marché du billet ont fait reculer la société d’État qui a annoncé le retrait du billet mardi après-midi. Au départ, Loto-Québec avait souligné qu’il s’agissait d’un jeu « éphémère » qui ne serait disponible que quelques semaines.

« Nous comprenons la sensibilité entourant le billet Record de chaleur, même si ce n’était pas dans cet esprit que le billet avait été conçu. Dans ce contexte, Loto-Québec a pris la décision de le retirer du marché », a indiqué Renaud Dugas, porte-parole de Loto-Québec.

MétéoMédia a expliqué avoir voulu « promouvoir l’intérêt envers notre historique météorologique » et « encourager les gens à s’intéresser à la météo ». La chaîne spécialisée s’est rangée derrière la position de Loto-Québec et a retiré de son site Web toutes les publicités concernant le nouveau gratteux.

Banalisation

Plus tôt mardi, beaucoup ont dénoncé sur les réseaux sociaux une banalisation des changements climatiques par Loto-Québec. « Je ne sais comment qualifier ce nouveau « gratteux » de la société d’État : ridicule ? Insensible ? Cynique ? » a notamment écrit sur Twitter le député péquiste Sylvain Gaudreault.

Chez Équiterre, on s’est surtout étonné de constater que personne n’ait levé un drapeau rouge lors de l’élaboration du concept. « C’est insensible de la part de Loto-Québec de faire un jeu avec une réalité qui n’est vraiment pas drôle et qui a des conséquences graves et qui entraîne des décès », déplore Marc-André Viau, directeur des relations gouvernementales d’Équiterre.

L’idée derrière le lancement de ce nouveau billet était de faire un clin d’œil à la saison estivale, a expliqué de son côté Loto-Québec dans une déclaration envoyée au Devoir.

C’est insensible de la part de Loto-Québec de faire un jeu avec une réalité qui n’est vraiment pas drôle et qui a des conséquences graves et qui entraîne des décès

 

« Le concept de Record de chaleur a été développé il y a plusieurs mois, à l’automne 2020 […] Les Québécois souhaitent généralement un été beau et chaud pour leurs vacances. Le billet a d’ailleurs été mis en marché à quelques jours des vacances de la construction », a souligné M. Dugas.

Il précise que le billet « n’a donc absolument rien à voir avec les problèmes liés aux changements climatiques ; s’il y avait eu une adéquation de la sorte, nous n’aurions jamais mis en marché ce produit. »

Interpellé par Le Devoir, le cabinet du ministre de l’Environnement, Benoit Charette, n’a pas souhaité faire de commentaire.

Problématique réelle

Se réjouir des étés sans pluie et des journées chaudes et ensoleillées est de plus en plus délicat, rappelle Dominique Paquin, spécialiste en simulations et analyse climatiques chez Ouranos, qui reçoit du financement public pour mener ses recherches climatiques.

Le billet de loterie est d’ailleurs lancé au moment où la majorité des régions du Québec connaissent déjà une hausse du nombre et de l’intensité des canicules, qui s’aggraveront au cours des prochaines décennies.

« On est souvent contents lorsqu’on a des semaines chaudes sans précipitation parce qu’on peut aller faire du camping, mais c’est souvent problématique », rappelle Mme Paquin. « Des vagues de chaleur qui se vivaient une fois tous les 10 ans, parfois moins d’une journée par année en moyenne, vont être de plus en plus récurrentes. À la fin du siècle, on pourrait avoir jusqu’à 40 jours par année associés à des vagues de chaleur. C’est une problématique réelle », poursuit-elle.

Les vagues de chaleur de plus en plus fortes et prolongées devraient être particulièrement dommageables dans les régions urbaines, et notamment pour les segments de la population les plus vulnérables, comme les personnes âgées.

Selon les travaux publiés par Ouranos, on prévoit « plus de 20 000 décès additionnels causés par l’augmentation de la température » dans les 45 prochaines années. Pour la société, les coûts pourraient d’ailleurs dépasser les 33 milliards de dollars, essentiellement en raison des pertes de vies prématurées. Le consortium de recherche estime aussi que le réchauffement favorisera la transmission de maladies de l’animal à l’humain, comme la maladie de Lyme et le virus du Nil occidental.

Avec Alexandre Shields

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Photo: Jacques Nadeau Le Devoir