Les centres de conditionnement physique: temples de la santé ou miroir aux alouettes?

Selon les chiffres les plus récents de l’Office de la protection du consommateur, le Québec ne compte pas moins de 727 centres de conditionnement physique sur son territoire.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon les chiffres les plus récents de l’Office de la protection du consommateur, le Québec ne compte pas moins de 727 centres de conditionnement physique sur son territoire.

Ils ont des milliers d’abonnés, pratiquent le « surbooking » et carburent à l’obsession de la minceur et du physique parfait. Mais les centres de conditionnement physique offrent-ils vraiment une approche santé ?

À certaines périodes de l’année, surtout au début de janvier et au lendemain de la fête du Travail, les centres de conditionnement physique sont pris d’assaut par des gens bien intentionnés voulant se remettre en forme, perdre du poids ou augmenter leur masse musculaire. Or, plusieurs observateurs l’affirment : la persévérance n’est pas toujours au rendez-vous, et « le taux d’abandon frise les 50 % après les six premiers mois d’un programme de remise en forme », constate Yvan Campbell, kinésiologue et spécialiste de la douleur chronique.

Selon les chiffres les plus récents de l’Office de la protection du consommateur, le Québec ne compte pas moins de 727 centres de conditionnement physique sur son territoire ; la vaste majorité appartiennent à des propriétaires indépendants, offrent parfois des services très spécialisés, tandis que d’autres sont liés à des chaînes bien connues, comme Éconofitness (près de 60 succursales), Nautilus Plus (39), Énergie Cardio (33), ou World Gym (6).

Or, qu’est-ce qui pousse, année après année, des centaines de personnes à adhérer à une formule qui ne convient pas nécessairement à ceux et à celles qui souhaitent renouer avec un mode de vie sain ? Une stratégie de marketing efficace n’explique pas tout, car la flexibilité des horaires (certains sont ouverts 24 heures sur 24), des prix compétitifs et la proximité géographique contribuent à attirer des adeptes… et à les fidéliser.

C’est le cas d’Éric Bédard, professeur d’histoire à la TELUQ, fidèle abonné d’un centre situé à deux pas de son travail depuis 2013, qu’il fréquente jusqu’à trois fois par semaine. « Je n’ai aucun objectif, tient-il à préciser, et ma motivation, c’est de bouger, car mon travail est sédentaire. Je fais toujours la même routine, je n’ai pas d’encadrement, pas d’entraîneur, mais je considère le sport comme une nécessité, au même titre que manger, car qui peut dire qu’il n’a jamais le temps de manger ? Et ce n’est surtout pas un club social : les gens sont dans leur bulle, moi aussi ! »

Vive le « surbooking » !

Selon Pierre Sercia, professeur au Département des sciences de l’activité physique de l’UQAM, Éric Bédard a adhéré au « modèle santé » des centres de conditionnement physique, alors que d’autres établissements « visent surtout à faire de l’argent, et à vendre des produits dérivés, comme des suppléments ». « Plusieurs gyms pratiquent le “surbooking”, déplore Pierre Sercia. Si leur capacité est de 300 personnes, ils vont en abonner 500, car les statistiques le prouvent : la fréquentation baisse dès le mois de février, mais les profits rentrent quand même, car les gens sont abonnés pour un an. »

Dans cette logique, plusieurs clients sont vite laissés à eux-mêmes, n’ayant que peu ou pas d’encadrement — même si certains recherchent justement cela, comme en témoigne la popularité grandissante des centres « low cost » comme Éconofitness. Pour Yvan Campbell, cette tendance marque le retour du « gym de bras » qui prévalait jusqu’aux années 1990, alors que d’autres stratégies restent indémodables « dont, depuis 30 ans, le fameux Avant/Après pour la perte de poids, car les gens sont très sensibles aux questions d’esthétique et d’apparence ».

Quelqu’un qui s’entraîne beaucoup, ou mal, sans se préoccuper de son alimentation n’aura jamais de bons résultats

Obsession minceur

Cette obsession de la minceur, plusieurs centres savent la cultiver, mais pour Pierre-Alexandre Boyer Leclerc et Laurent Goulet, copropriétaires de la clinique de kinésiologie Gestion Santé K5S, qui tiennent aussi un blogue sur la santé préventive (lekinesiologue.com), on aurait tort de les accabler de tous les maux. « Les influenceurs, les réseaux sociaux, bref, la culture ambiante, tout ça favorise la désinformation, déplore Pierre-Alexandre. Pas étonnant que les clients se sentent obligés d’acheter des suppléments ou des oméga-3, voulant des résultats rapidement. Et plusieurs ont des idées très précises en tête. Par exemple : j’ai un mariage dans trois semaines et je veux rentrer dans mon suit ! Rien de mal, mais la santé, ça ne s’évalue pas sur le court terme. Malheureusement, certains centres vendent un produit, pas un processus. »

Et ce processus peut être exigeant, selon Laurent Goulet, « car ça prend de la détermination, de la persévérance, et beaucoup de compréhension. C’est la responsabilité du kinésiologue de sensibiliser le client au fait que le changement qu’il souhaite ne se fera pas en deux semaines ». « Le client doit être l’acteur de son changement au même titre que le professionnel de la santé », renchérit Pierre-Alexandre. Et il faut éviter les solutions prémâchées, ou se comparer à des gens qui ont transformé leur corps de façon spectaculaire. « C’est dangereux de les prendre pour modèles, poursuit-il. Une autre personne avec le même contexte social, économique et psychologique peut arriver à des résultats complètement différents. »

Vrais ou pseudo-entraîneurs

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les kinésiologues de Gestion Santé K5S, Laurent Goulet (à gauche) et Pierre-Alexandre Boyer Leclerc (à droite). « Certains centres vendent un produit, pas un processus », affirme M. Boyer Leclerc.

Ces kinésiologues plaident bien sûr pour leur paroisse, celle d’une profession encore peu connue, mais qui s’impose de plus en plus dans les centres, ce qui ne fut pas toujours le cas. Pierre-Alexandre regrette que « la Fédération des kinésiologues du Québec ne soit pas reconnue comme un ordre professionnel », une reconnaissance qui permettrait « d’élever les standards, et éviter que n’importe qui devienne entraîneur », déplore Laurent Goulet. Chargé de les former, et de superviser les stages de ses étudiants qui se destinent à la kinésiologie, Pierre Sercia constate un intérêt des grandes chaînes à engager davantage de kinésiologues, mais reconnaît aussi que plusieurs diplômés préfèrent fonder leur propre centre, et cibler des clientèles spécifiques : les joueurs de hockey pendant la saison estivale, les personnes âgées, les enfants avec des problèmes de posture, les femmes après l’accouchement, etc.

Entraînement maison

Tout comme pour les restaurants, il y en a donc pour tous les goûts, et pour toutes les bourses. Mais on peut aussi décider de cuisiner à la maison ! C’est un peu la philosophie de Pierre-Hugues Geoffroy, propriétaire du centre Umanovo à Québec, kinésiologue qui a travaillé pendant cinq ans comme entraîneur dans un centre affilié à une chaîne avant de fonder son propre établissement.

« Le gym, c’est une solution si on aime ça, et ça risque de marcher. Par contre, si c’est une corvée… » Il reconnaît que la promotion autour de la perte de poids « est bien articulée, un mirage pas propre aux gyms, mais à toute une industrie : celle de la minceur, des diètes protéinées, des programmes de course », etc.

Le sport va chercher la peur pour la dominer, la fatigue pour en triompher, la difficulté pour la vaincre

Comme Pierre-Alexandre, qui remet en question l’insistance de certains clients à afficher des abdominaux proéminents — le fameux six packs (« À part le côté esthétique, à quoi cela peut-il servir ? ») —, Pierre-Hugues Geoffroy ne se gêne pas pour explorer les motivations profondes de ceux qui veulent prendre leur santé en main. « Devant quelqu’un qui dit avoir 20 kilos en trop, il faut trouver les raisons du déséquilibre qui s’est produit dans sa vie et avoir la bonne approche, car chaque personne est différente. J’ai même déjà décidé d’enseigner la méditation pleine conscience à un entrepreneur totalement stressé : son corps n’aurait pu répondre à aucun entraînement. » Une pratique facile à faire à la maison, et à peu de frais.

C’est d’ailleurs un autre aspect sur lequel insiste Pierre-Hugues Geoffroy, de même que plusieurs de ses collègues : la santé n’est pas qu’affaire d’exercices et d’haltères. « Je connais des femmes de 70 ans qui ont un poids santé et n’ont jamais fréquenté un gym de leur vie : elles marchent tous les jours et s’alimentent bien. On surestime l’entraînement alors qu’à 80 %, c’est l’alimentation qui fait toute la différence. Quelqu’un qui s’entraîne beaucoup, ou mal, sans se préoccuper de son alimentation n’aura jamais de bons résultats. » Que les messieurs Muscle de ce monde se le tiennent pour dit.