Congrès de l'ACFAS - La montagne guérisseuse

Photo: Agence Reuters

Chicoutimi — Que reste-t-il quand la chimiothérapie atteint ses limites et qu'on n'a pas encore 16 ans? Bien peu de choses, en vérité, au point où les adolescents qui ont un cancer sont nombreux à baisser les bras et à s'isoler complètement du monde. Mais une poignée d'universitaires de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) a peut-être trouvé un moyen de les y raccrocher. Leur secret: l'aventure et le plein air comme modalités d'intervention thérapeutique, une nouvelle discipline qui émerge au Québec.

La formule présentée hier par Mario Bilodeau à l'occasion du 73e congrès de l'ACFAS pique la curiosité. Une expédition peut-elle vraiment avoir des effets thérapeutiques à long terme? Le professeur de plein air n'en doute pas un instant, lui qui a eu à combattre un cancer de Swanum. «Ce n'est pas miraculeux, ce n'est pas une pilule, mais ça change radicalement l'attitude de ces jeunes qui ont fait une croix sur la vie normale et réapprennent à se faire confiance.»

Pour le cosignataire de cette étude, le Dr Sylvain Baruchel, du Toronto Hospital for Sick Children, l'aventure a réussi là où toutes les autres thérapies avaient échoué. Isolés, souvent infantilisés, les adolescents cancéreux ont du mal à affronter le monde, qui leur semble être à des années-lumière de leur univers aseptisé. «Ce sont des jeunes qui, chaque jour, sont confrontés à des limites. Ils vivent beaucoup d'échecs, d'abandons. Une telle expédition leur ouvre des perspectives qu'ils ne s'autorisaient plus», explique M. Bilodeau.

Et ça marche. En 2000, une expédition de deux semaines a été organisée à l'île d'Ellesmere avec 11 jeunes et une équipe médicale afin de mesurer l'efficacité d'une telle démarche. Tous ont dû escalader une montagne, au propre comme au figuré. Les adolescents sont tous revenus avec une estime de soi requinquée qui a confondu l'équipe médicale qui les suivait. «Ces enfants sont fatigués de porter l'étiquette de cancéreux. On leur offre une nouvelle identité, celle de l'aventureux qui a dompté une montagne», se félicite M. Bilodeau.

Les meilleurs mots pour décrire l'expérience sont venus de Nicolas Vomvas, un adolescent souffrant d'une tumeur au cerveau qui le paralysait à moitié. Quand est venu le temps d'escalader la montagne, il a voulu se désister afin de ne pas retarder le groupe. Mais Mario Bilodeau n'a rien voulu entendre. Et Nicolas l'a fait. Cela a complètement changé l'attitude de l'adolescent.

Malade depuis sept ans, Nicolas ne se permettait aucune activité et était très renfermé sur lui-même, déprimé. Après son ascension, il s'est remis à participer à la vie. «La nature guérit, la nature est le meilleur remède», a-t-il dit à ses parents, qui l'ont retrouvé transformé. «Que je dise une chose pareille, c'est normal. Je ne vends pas ma salade, mais que ça vienne d'un enfant qui sait qu'il va mourir, c'est très remuant», reconnaît M. Bilodeau.

L'idée, en effet, ne consiste pas seulement à réconcilier ces ados avec la vie mais à les outiller pour l'avenir, qu'il soit sombre au non. «Au début, les jeunes sont très inquiets. Ils sont habitués aux lits d'hôpitaux, aux médicaments; c'est leur zone de confort. Nous, on les sort de là pour créer une nouvelle zone de confort, plus humaine, qu'ils trouveront dans un groupe mais aussi en eux-mêmes et qui leur servira dans les moments plus difficiles», explique M. Bilodeau.

D'un point de vue scientifique, il est bien difficile d'expliquer l'intangible. Mais une collaboration avec le département des sciences religieuses de l'UQAC a peut-être permis de trouver la clé de ce beau succès. «Nous croyons que le rituel de passage que ces expéditions proposent sont à la source des changements qui s'opèrent chez ces jeunes», explique la professeur Nicole Bouchard.

Une de ses étudiantes, Véronique Lemay, en a fait son sujet de mémoire de maîtrise. Elle a passé en entrevue dix jeunes et deux intervenants pour tenter de percer le mystère de cette thérapie. Quand elle les a interrogés sur les moments forts de leur vie, ces expéditions ont spontanément été placées en tête de liste des événements qui avaient transformé leur perception du monde.

«Quand on demande aux jeunes quelles sont les conséquences principales de la maladie dans leur vie, on obtient deux choses: d'abord, que cela leur fait perdre du terrain sur leur indépendance; ensuite, qu'ils se sentent comme s'ils étaient des extraterrestres, explique Nicole Bouchard. Cette expédition joue donc le rôle du rite de passage qui leur est inaccessible au quotidien en raison de leur maladie.»

Selon Mme Bouchard, il y a derrière tout cela un besoin profond de spiritualité. «Avec une telle expérience, on leur donne un solide réservoir de marqueurs d'identité, eux qui en ont très peu ou pas. Avec cette expérience, ils touchent à leur finitude et en sortent grandis», fait remarquer Mme Bouchard. Conséquence: ils reviennent à la maison avec un moral d'acier et un point d'ancrage pour la suite des choses.

Forte de ces travaux, l'UQAC entend faire de cette thérapie une discipline scientifique à part entière. Prochain objectif: gagner les écoles et les centres jeunesse partout au Québec afin d'intervenir auprès des jeunes qui ont des problèmes de toxicomanie ou de comportement. «La nature devrait être accessible à tout le monde et non pas seulement aux athlètes et aux bien-portants», conclut Mario Bilodeau, qui y voit un terrain fertile pour tous ceux qui, jeunes ou non, traversent des moments difficiles.