Sainte-Anne-de-Beaupré change de vocation

Photo: Françis Vachon Le Devoir Changement de décor... Longtemps royaume du tourisme religieux, les abords de la basilique changent lentement mais sûrement de vocation. Au fil des dernières années, les lignées familiales, qui ont fait battre pendant des générations le cœur commercial de l’avenue Royale, mettent la clé sous la porte, laissant à d’autres, plus jeunes, le soin de faire fleurir les affaires sous les clochers de Sainte-Anne.

Le commerce s’éloigne lentement mais sûrement du sacré à Sainte-Anne-de-Beaupré. Les boutiques-souvenirs qui pullulaient à l’ombre de sa majestueuse basilique, avec leurs babioles papales et autres icônes bon marché, disparaissent une à une, cédant le pas à une nouvelle génération d’entreprises qui n’espèrent aucun miracle de la religion.

La famille de France Marcotte brasse des affaires à Sainte-Anne depuis un demi-siècle. Cette année sera vraisemblablement la dernière : une pancarte « Commerce à vendre » décore, depuis 10 jours, la vitrine du négoce.

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

« C’est fini, on a fait notre temps », dit sans rancoeur la sympathique propriétaire. Dans ses étalages s’entassent une quantité impressionnante de breloques à caractère religieux et profane. Dans un coin, des statuettes d’anges auréolés aux teintes pastel, descendantes usinées très lointaines des chefs-d’oeuvre sculptés par Michel-Ange. Dans un autre, des farces et attrapes bon marché, des vêtements cousus par des petites mains en Asie, des mocassins, quelques friandises. Un client, de temps en temps, vient flâner dans ce bric-à-brac aux jours comptés.

« Il y a une demande pour ça, affirme Mme Marcotte. Vous seriez surpris du nombre de chapelets que nous vendons. » Le commerce va bon train, assure-t-elle, c’est la relève et l’énergie qui manquent. « Nos enfants font d’autres métiers. Puis il y a comme un renouveau dans la rue. Une petite boulangerie a ouvert, un café aussi… »

Un nouveau souffle sur la Royale

 

Longtemps royaume du tourisme religieux, les abords de la basilique changent lentement mais sûrement de vocation. Au fil des dernières années, les lignées familiales comme celle des Marcotte, qui ont fait battre pendant des générations le coeur commercial de l’avenue Royale, mettent la clé sous la porte, laissant à d’autres, plus jeunes, le soin de faire fleurir les affaires sous les clochers de Sainte-Anne.

Inauguré il y a à peine un an, le café Apollo détonne parmi les façades parfois défraîchies de l’artère. Sa devanture noire et neuve, percée de deux grandes portes de garage vitrées par où la lumière inonde le petit local, affiche une modernité qui contraste avec le reste de l’ancien chemin du Roy.

Ici, les lattes et les matchas ont remplacé les bibelots de la boutique-souvenirs qui occupait autrefois le local. Les millénariaux viennent siroter les cafés aux motifs élaborés que les baristas s’échinent à dessiner avec l’écume de lait. Réputée pour ne pas avoir la foi chrétienne chevillée à l’âme, cette génération cherche du bio et du local bien avant Dieu, croit la jeune propriétaire.

« La visite du pape, j’veux dire… Pour des gens de notre âge, ça ne signifie pas grand-chose », lance Gabrielle Pilotto. À 32 ans et nouvellement maman, cette native de Sainte-Anne n’a pas l’oeil qui brille à l’idée que François, premier du nom, déambule dans quelques jours en face de son établissement.

Elle « doublera, voire quadruplera » la taille de son équipe pour faire face à l’achalandage, sans plus. « Si on tombe sold out, on tombe sold out. Les gens iront ailleurs », soutient la propriétaire.

Lors de la visite du Devoir, son conjoint, chéquier en main, s’apprêtait à acquérir un local à l’angle de la rue du Sanctuaire. Pour ce grand bâtiment vitré, les deux caressent un projet, encore trop embryonnaire pour devenir une primeur dans ces pages, mais qui n’a toutefois rien à voir avec les pèlerins et le sacré. « Ce que nous voulons, c’est plus offrir une vie de quartier et des lieux à notre communauté. »

Juste à côté de l’Apollo, Annie Lévesque accueille par un « Bonjour ! » et un large sourire les curieux et les curieuses qui franchissent la porte de sa galerie. Établie en 2021 dans un local qui accueillait lui aussi une boutique-souvenirs, Ni vu ni cornu expose uniquement des artistes du Québec.

« Je leur ai demandé de faire des oeuvres plus spirituelles en prévision de l’événement, explique Mme Lévesque. C’est plus pour être dans le thème que dans l’espoir de faire des ventes. » Elle doute que les croyants qui viendront voir le souverain catholique achètent ici. « Est-ce que les jeunes vont venir ? demande-t-elle en sous-entendant l’évidence de la réponse. Moi, ma clientèle a 20, 30 ou 40 ans. Je ne suis pas certaine qu’ils vont être très nombreux à venir à la messe. »

Contestation et lampions

 

À quelques portes de la galerie, la boutique Le temps arrête accueille au compte-goutte sa clientèle. Sitôt le seuil franchi par un visiteur, l’antiquaire Claude Lords ne perd pas de temps pour pester contre le « cirque papal » et toutes ses « bondieuseries ».

« Moi, le 28, je vais être fermé ! Je ne veux rien savoir », promet-il dans une formule assortie de quelques mots d’église. Le kitsch religieux, très peu pour cet homme au verbe abondant et indigné. « Moi, je vends des chapelets de Murano », dit-il, montrant du doigt des statues dont la qualité — et le prix — sont manifestement plus élevés qu’ailleurs sur la rue.

« La rue change. Tant mieux », indique-t-il, saluant l’initiative des plus jeunes qui transforment le secteur.

La venue du pape ne l’émeut pas le moins du monde. « Je suis bouddhiste », laisse-t-il tomber avant de désigner trois boîtes empilées au milieu de son bazar. À l’intérieur : des rangées de disques scellés intitulés Chant de paix. « C’est une chanteuse du coin qui m’a demandé de les distribuer gratuitement. C’est-tu pas beau, ça ? »

La gloire n’attend pas l’artiste au Temps arrête : M. Lords, visiblement peu attendri par les bons sentiments du catéchisme et déterminé à tourner le dos à l’Église et à son chef, entend laisser les disques prendre la poussière.

Personne sur l’artère ne s’attend à ce que le pape François fasse bondir les chiffres d’affaires. « Mes parents m’ont dit que la journée où Jean-Paul II a visité Sainte-Anne, ça n’avait pas été une bonne journée », raconte Robert Marcotte, qui tient une des dernièresboutiques-souvenirs de la rue, juste à côté de celle mise en vente par sa cousine France, rencontrée un peu plus tôt.

Autour de lui s’étalent pêle-mêle des aimants à l’effigie du pape, des cierges à emporter, des médaillons de sainte Anne, des anges et des christs. Dans ce buffet pour appétit religieux, ce sont surtout les cornets de crème glacée molle qui trouvent, en cette journée caniculaire, des fidèles.

« L’heure de la retraite approche », dit le souriant propriétaire de l’entreprise fondée par ses parents il y a 45 ans. La clientèle a vieilli, un peu comme lui, et même si les affaires reprennent vie après deux ans de pandémie, le coeur n’y est plus comme avant.

Même si sa foi demeure intacte, assure M. Marcotte, l’institution catholique, elle, a perdu du lustre à ses yeux. « Il y a une différence, distingue-t-il, entre le bon Dieu et l’Église. »

La visite du pape relance au moins une économie qui s’éteignait à petit feu : celle de l’allumage des cierges à l’intérieur de la basilique. « Les étalages sont bien remplis, il faut souvent les changer trois fois par jour », explique, enthousiaste, Danielle Caron, responsable des communications au sanctuaire Sainte-Anne. « Il y avait une baisse de l’engouement même avant la pandémie, mais la venue du pape — c’est le cas de le dire — rallume la flamme. »



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