«La prostitution, c’est de l’exploitation sexuelle»

La sénatrice indépendante du Québec Julie Miville-Dechêne a répondu aux questions du «Devoir».
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir La sénatrice indépendante du Québec Julie Miville-Dechêne a répondu aux questions du «Devoir».

Le retour du Grand Prix de Montréal rime avec le retour d’un cortège de visiteurs venus profiter de la prostitution qui court les rues de la métropole. Pour nous expliquer cette industrie de l’ombre, la sénatrice indépendante du Québec Julie Miville-Dechêne répond aux questions du Devoir.

Pourquoi le Grand Prix de Montréal est-il associé à l’exploitation sexuelle ?

Quand il y a le Grand Prix, il y a beaucoup d’hommes, beaucoup de touristes qui arrivent avec beaucoup d’argent dans leurs poches et qui aiment les auomobiles, aiment sortir, aiment le glamour et aiment les femmes. Je ne crois pas que c’est aimer beaucoup les femmes que d’acheter leurs services sexuels. Mais manifestement, il y a une recrudescence de la demande. Les proxénètes savent qu’il y a plus d’argent à faire autour de cet événement. Il faut comprendre qu’on n’est pas dans une relation sexuelle où il y a consentement. On est, pour la plupart des femmes, dans des relations inégales où le fait de payer une femme pour des services sexuels, c’est l’équivalent de la considérer comme une marchandise.

Est-ce qu’on devrait considérer les clients comme des criminels au même titre que les proxénètes ?

On a une loi qui le fait. Les peines ne sont pas les mêmes, mais la loi de 2014 dit clairement que les clients sont passibles d’une infraction criminelle. Les proxénètes aussi, bien sûr. Mais ce qui est nouveau dans cette loi de 2014 [projet de loi C-36, entré en vigueur en décembre, NDLR], c’est que c’est une loi écrite selon le modèle nordique. On a décidé qu’il fallait réduire la demande de ces services sexuels. Donc, les clients, depuis sept ans, sont passibles d’une infraction criminelle s’ils achètent des services sexuels. Ce n’est pas la même chose pour les femmes qui vendent des services sexuels. Elles ne sont pas criminalisées parce que l’on considère qu’elles sont en général victimes d’exploitation sexuelle. Il ne faut pas que ces femmes soient judiciarisées, pour qu’elles puissent se sortir de ce cercle vicieux, soit de chercher de la drogue pour supporter des relations sexuelles avec plusieurs hommes par jour pour enfin pouvoir racheter de la drogue. Mais ce qui manque au Canada, ce sont des campagnes de sensibilisation massives à travers le pays pour bien expliquer aux potentiels clients que ce n’est pas banal. Acheter des services sexuels, c’est un acte criminel.

Considérez-vous que le gouvernement a fait assez de sensibilisation ?

Le gouvernement fédéral n’a pratiquement rien fait depuis que la loi est en vigueur. J’attribue ça à plusieurs facteurs. D’abord, il y a autour de la prostitution plusieurs discours de batailles idéologiques. Il y a, d’un côté, les travailleuses du sexe qui disent que c’est un travail comme un autre et donc qu’elles veulent vivre en sécurité. Elles ne veulent pas que les clients soient arrêtés. Ces femmes ont le droit de le faire, bien sûr, mais elles ne représentent qu’une minorité. De l’autre côté, la majorité silencieuse des femmes qui sont prises sous le joug des proxénètes, qui sont dans des bars de danseuses, qui sont dans des bars de massage, on ne les entend pas ! Ce sont des femmes exploitées sexuellement, et elles ont le droit d’être protégées. Donc c’est pour ça que je dis qu’il faut des campagnes de sensibilisation, et ça presse.

L’exploitation sexuelle devrait-elle être considérée comme une question de société ?

Certainement. À une époque, on disait : « Vous savez, la prostitution, c’est le plus vieux métier du monde, ç’a toujours existé. » Je refuse cette espèce de phrase creuse qui est fausse parce que la prostitution, ce n’est certainement pas le plus vieux métier du monde. Les métiers de cueilleur, sans doute, sont plus vieux. Mais ce cliché vient dire qu’on ne peut rien faire pour abolir ou pour diminuer la prostitution, que les hommes auront toujours des désirs incontrôlables. Or, tout ça, c’est social. C’est-à-dire qu’il n’y a aucune raison de croire que les hommes ont des désirs plus insatiables que les femmes. C’est une question de pouvoir. Ce n’est pas une question de sexualité. Quand on achète une femme, on a du pouvoir sur elle. On peut faire ce qu’on veut avec elle. Vous savez, avoir des relations sexuelles dix ou quinze fois dans la même nuit, avec des étrangers qui peuvent être violents, ce n’est pas un travail comme les autres. Pour les femmes qui s’y adonnent, ça crée un syndrome de choc post-traumatique important. Elles se mettent à être dégoûtées de leur propre corps. Ça laisse des séquelles à vie. On ne peut pas être dans une société où on banalise à ce point l’exploitation sexuelle.

Est-ce que le phénomène de la prostitution est en augmentation en Occident ?

Il est très difficile d’estimer combien de femmes vendent des services sexuels, et donc si c’est en augmentation ou non. À vrai dire, il ne faut faire confiance à aucun chiffre dans le domaine de la prostitution, car chacun utilise différentes données qui font leur affaire. Tout ce qu’on sait, cependant, c’est que depuis que la loi de 2014 a été adoptée, il y a moins de femmes qui se font arrêter et plus d’hommes qui sont coupables de crimes sexuels. C’est dommage [ce manque de données], parce que dans le féminisme, c’est toujours les chiffres qui nous ont permis d’avancer. À défaut de chiffres, ça permet au débat idéologique de continuer sans qu’on puisse avoir une réponse définitive sur le petit nombre de femmes qui s’en tirent relativement bien comparativement au grand nombre de femmes qui ont des séquelles toute leur vie. C’est le grand paradoxe de ce débat. Le féminisme est un discours qui dit : « Vous pouvez faire tout ce que vous voulez et votre corps vous appartient. » Or, les travailleuses du sexe ont utilisé cet argument féministe pour dire « notre corps nous appartient et on en fait ce qu’on veut ». Mais le féminisme, c’est aussi une réflexion collective. Ce n’est pas qu’une réflexion individuelle. Et pour la majorité des cas, on ne peut pas seulement dire que ce sont des décisions individuelles sur lesquelles on ne peut pas porter un regard.

Des militantes sonnent l’alerte sur la prostitution juvénile

Des militantes contre l’exploitation sexuelle prévoient faire un grand coup d’éclat samedi soir en projetant sur le site des festivités du Grand Prix le film coup de poing Noémie dit oui, qui dénonce crûment la prostitution juvénile associée à l’événement.

À l’affiche depuis la fin avril, Noémie dit oui raconte l’histoire d’une adolescente de 15 ans qui, après avoir fugué de son centre jeunesse, finit par accepter de se prostituer lors du week-end du Grand Prix.

« On est conscients que les gens qui viennent au Grand Prix ne sont pas tous des exploiteurs sexuels. Mais quand on va être sur le site, c’est sûr qu’il va y en avoir autour de nous. Et même pour les autres, c’est important qu’ils soient sensibilisés à cette réalité, et c’est ce que fait le film », soutient la réalisatrice, Geneviève Albert, qui est épaulée par la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) dans cette action. 

Les organismes qui luttent contre l’exploitation sexuelle citent depuis des années le week-end du Grand Prix comme le moment faste de l’année pour la prostitution, dont celle de mineures. Un constat que tendent à nuancer les groupes qui défendent les droits des travailleuses du sexe. Ces derniers reprochent aux organismes comme la CLES de verser dans le sensationnalisme en adoptant un discours qui légitime la répression policière.

« Je veux bien que la prostitution représente une expérience positive pour certaines femmes. Mais c’est une infime minorité », rétorque Geneviève Albert, qui a fait plusieurs années de recherche sur la prostitution juvénile en amont de son premier long métrage.

Étienne Paré



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