Le chef de la police de Toronto s’excuse pour l’usage excessif de la force contre les Noirs

« Les résultats confirment ce que les personnes noires et autochtones nous disent depuis des décennies : qu’elles sont surveillées par la police de manière excessive », a dit le chef de la police de Toronto, James Ramer.
Chris Young Archives La Presse canadienne « Les résultats confirment ce que les personnes noires et autochtones nous disent depuis des décennies : qu’elles sont surveillées par la police de manière excessive », a dit le chef de la police de Toronto, James Ramer.

La police de Toronto a eu recours à l’usage de la force de manière disproportionnée à l’égard des personnes noires et autochtones en 2020, révèle un rapport publié mercredi matin par le service policier. Les personnes noires ont 230 % plus de risque que les personnes blanches d’avoir une arme pointée sur elles lorsqu’elles ne semblent pas armées.

Les Noirs ont été visés dans 39,4 % des arrestations où la police a fait usage de la force, même s’ils ne représentent que 10 % de la population dans la métropole. Ils étaient aussi impliqués dans 22,6 % des interactions où la police a mis en application la loi. Le rapport a analysé 692 837 interactions avec la police, dont 949 comportent un usage de la force.

En conférence de presse mercredi, le chef intérimaire du Service de police de Toronto, James Ramer, a présenté ses excuses à la communauté noire. « Les résultats confirment ce que les personnes noires et autochtones nous disent depuis des décennies : qu’elles sont surveillées par la police de manière excessive. »

« Nos efforts pour nous faire entendre depuis 40 ans sont tombés dans l’oreille d’un sourd », a laissé tomber Louis March, le fondateur de l’organisme torontois Zero Gun Violence Movement, en entrevue avec Le Devoir.

Le rapport pourrait faire rejaillir le mouvement en faveur du définancement de la police à Toronto. C’est du moins ce que souhaite le militant Desmond Cole, qui a rencontré les journalistes après la conférence de presse, à l’extérieur du bâtiment où celle-ci avait lieu. Le prédécesseur de James Ramer, Mark Saunders, a remis sa démission en 2020 en plein coeur d’un été de manifestations antiracistes en réaction à la mort de George Floyd. Le mandat intérimaire de James Ramer se terminera le 31 décembre 2022, après quoi un nouveau chef sera nommé.

En plus de l’usage de la force, l’équipe de Ramer s’est penchée sur les fouilles corporelles. Là aussi, les personnes noires et autochtones sont surreprésentées. Les Autochtones comptent pour 3,1 % des personnes arrêtées par la police en 2020, mais pour 4 % des personnes fouillées, et représentent seulement 0,9 % de la population de Toronto. « Nous sommes allés plus loin que les autres services de police pour examiner les fouilles des personnes », a affirmé James Ramer.

La collecte de données concernant l’usage de la force a été mandatée par le gouvernement de l’Ontario depuis l’adoption de la Loi contre le racisme, en 2017. Lorsqu’elle a finalement commencé la cueillette d’information en janvier 2020, la police de Toronto a également choisi de se pencher sur l’usage des fouilles personnelles, ce qui n’était pas requis par la province.

« Je ne pense pas que [la police torontoise] aurait fait [cet] exercice si ce n’était pas [une obligation] de la loi », estime Alok Mukherjee, ancien président du conseil d’administration de la police de Toronto.

Un phénomène connu

 

Bien que la police de Toronto ait réalisé l’exercice elle-même pour la première fois, le traitement des personnes noires et autochtones par le service policier avait déjà été analysé par des organismes externes, tels que la Commission ontarienne des droits de la personne. En 2018, cette dernière a déterminé qu’entre 2013 et 2017, les personnes noires étaient près de 20 fois plus susceptibles que les personnes blanches d’être abattues lors d’une fusillade par la police de Toronto.

Selon le militant Louis March, ce nouveau rapport vient valider les conclusions de la Commission et « ce que la communauté dit depuis des années ». Il ne représente toutefois que la première étape dans la création d’un nouveau lien de confiance entre la police et la communauté. « Lorsque vous organisez un événement de la sorte, le moment le plus important n’est pas le premier événement, mais plutôt votre deuxième », dit Louis March. Il est essentiel de donner suite au rapport, soutient le militant.

Ce travail devra se faire sur le terrain, pense Louis March. Le lien de confiance se renforce entre les organisations communautaires, comme la sienne, et la police. Mais du travail reste à faire avec la population, indique-t-il. La police fait preuve de peu de transparence, selon lui, donc les jeunes se font une idée de la police à partir de leur expérience. Il ne faut qu’un mauvais policier pour que les jeunes aient une mauvaise impression de la police, selon Louis March.

Durant sa conférence de presse, le chef de police James Ramer a toutefois refusé de se pencher sur le dossier de policiers en particulier. « Cette analyse portait sur le racisme systémique », a-t-il mentionné. S’adressant aux membres de son corps policier, le chef de police a déclaré que le rapport était le résultat de « lacunes institutionnelles » et non d’actions individuelles des policiers.

La police de Toronto évite de se responsabiliser en pointant vers le système plutôt que certains de ses agents, croit l’avocate Moya Teklu, directrice du Black Legal Action Centre à Toronto. Le service policier torontois, dit-elle, a démontré par le passé qu’il est incapable de se réformer et de s’autoréglementer.

38 actions pour régler le problème

 

Le rapport présenté mercredi propose également un plan de 38 actions pour s’attaquer au problème de racisme. La police de Toronto va revoir sa politique sur l’usage de la force et augmentera la formation de ses policiers, mais ne planifie aucune conséquence pour des agents.

L’ancien maire de Toronto John Sewell, qui est membre du Toronto Police Accountability Coalition, pense que ce plan d’action fera peu de différence. Selon lui, le corps policier doit avant tout limiter l’accès aux armes à feu de ses agents et changer sa culture.

Le prochain chef aura un rôle important dans la réforme, si elle a lieu, d’après Alok Mukherjee, ancien président du conseil d’administration de la police. « Son influence sur ce qui se passe sur le terrain est cruciale », dit-il.

L’avocate Moya Teklu a moins espoir de voir le prochain chef améliorer la situation, même avec ce plan d’action. « Même lorsque les chefs de police ont été décrits comme progressistes, la nature même du système de police a limité le changement », soutient-elle.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

À voir en vidéo