Un incendie, puis un enfer bureaucratique pour un couple de Cowansville

Geneviève, Céline et Gilles Larivière devant les décombres de la maison familiale
Photo: Adil Boukind Le Devoir Geneviève, Céline et Gilles Larivière devant les décombres de la maison familiale

Gilles Larivière n’avait rien vu venir. Après 40 ans de travail dans une usine locale, il comptait amorcer une retraite tranquille dans la maison qu’il habite depuis 43 ans à Cowansville avec sa femme, Céline, qui a élevé leurs enfants. Un incendie impitoyable survenu le 14 janvier dernier et une loi récente ont toutefois réduit ses candides espoirs en miettes. Autopsie d’un cauchemar bureaucratique qui dure depuis des mois.

Situé à une centaine de mètres de la rivière Yamaska, le terrain du 114, rue Knight, à Cowansville, a charmé Gilles et Céline Larivière il y a de cela des décennies. Tellement qu’ils ont décidé d’y faire bâtir la maison où ont grandi leurs deux enfants, sans savoir qu’elle serait rasée par un incendie accidentel des années plus tard. Le couple ignorait également une autre information de taille : selon les cartes officielles, sa maison est située en zone inondable. Dans une zone de faible courant dont la récurrence des inondations est estimée de 20 à 100 ans, plus précisément.

Rencontrés par Le Devoir devant ce qui subsiste de leur domicile d’antan, Gilles et Céline Larivière sont visiblement dépassés par la tournure des événements. « On me rentre dedans », marmonne Gilles, qui a perdu 40 livres dans les deux derniers mois. Céline, quant à elle, prend trois médicaments différents pour apaiser son anxiété et sa dépression. « C’est un cauchemar », articule-t-elle péniblement, la voix étranglée par l’émotion. Elle est médicamentée depuis plusieurs années, mais sa fille, Geneviève, a constaté une rechute importante dans les dernières semaines. « Pour mes parents, explique-t-elle, ce n’est même plus une question financière, c’est une question de santé mentale. »

Lorsque l’incendie est survenu, Gilles et Céline ont emménagé chez leur fille, son conjoint et ses deux enfants. Ils ont entrepris de remplir la paperasse d’usage : contacter l’assureur, trouver un entrepreneur pour rebâtir, obtenir un permis de démolition… Les fondations de la maison ont cependant été jugées intactes par l’assureur, ce qui a constitué un mince soulagement. Le trio a finalement soumis une demande pour obtenir un permis de reconstruction à la Ville au mois d’avril.

À sa plus grande surprise, la demande de permis a été refusée : les fondations de la maison ne correspondent pas aux standards de sécurité exigés par le régime transitoire en matière de gestion des rives, du littoral et des zones inondables, entré en vigueur le 1er mars 2022 à l’initiative du gouvernement du Québec.

Gilles et Céline se retrouvent face à un choix : payer un entrepreneur pour qu’il refasse entièrement les fondations, ce qui coûterait selon eux 60 000 $ et ne serait pas couvert par l’assurance, puisqu’elles ont été jugées intactes après l’incendie ; ou tout simplement déménager ailleurs et quitter pour de bon le terrain où ils vivent depuis 43 ans.

Inertie bureaucratique

 

Avec son conjoint, Geneviève se démène auprès de toutes les instances possibles pour sortir ses parents de l’impasse. La Ville, la municipalité régionale de comté (MRC) de Brome-Missisquoi, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) — qui est responsable de l’application du régime transitoire —, le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation, le bureau de la députée locale… Rien n’y fait. Partout, on la redirige vers une autre instance, on lui adresse des réponses évasives ou on ne la recontacte carrément pas.

Geneviève Larivière déplore plusieurs injustices dans le malheur qui s’est abattu sur ses parents : d’abord, elle affirme que la municipalité ne les ait jamais avertis qu’ils vivaient en zone inondable. Ensuite, elle trouve absurde que les dernières mises à jour disponibles des cartes des zones inondables de la région remontent à 1992. Elle fait valoir que la maison de ses parents n’a jamais été menacée sérieusement par une inondation.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Les fondations de la maison ne correspondent pas aux standards de sécurité exigés par le régime transitoire en matière de gestion des rives, du littoral et des zones inondables, entré en vigueur le 1er mars 2022 à l’initiative du gouvernement du Québec.

Elle déplore également le flou entourant les normes de sécurité exigées par le régime transitoire. « Même si on fait bâtir de nouvelles fondations aux frais de mon père, personne ne semble savoir ce qu’il faut comme critères pour se conformer aux exigences du régime transitoire », dénonce-t-elle, ajoutant que les nombreux ingénieurs qu’elle a contactés ignoraient également ces informations. Enfin, elle souligne que plusieurs citoyens pourraient un jour se trouver dans la même situation que ses parents, et elle atteste qu’avant qu’elle ne les prévienne, leurs voisins ignoraient qu’ils se trouvaient eux aussi en zone inondable.

Limiter les dégâts des inondations

 

Le régime transitoire en matière de gestion des rives, du littoral et des zones inondables a été instauré après les inondations majeures qui ont forcé des milliers de Québécois à quitter leur chez-soi en 2019. Il a notamment pour but d’uniformiser les normes en zones inondables à l’échelle provinciale. « La politique qu’avait antérieurement le MELCC était appliquée par les MRC, et elle était parfois interprétée plus libéralement par des municipalités », explique la professeure associée au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’UQAM Danielle Pilette.

En mars 2021, le gouvernement a donc accouché du projet de loi 67, qui annonçait l’application d’un règlement provincial — le régime transitoire — finalement entré en vigueur le 1er mars 2022. Si la famille Larivière avait déposé sa demande de permis de reconstruction avant cette date, elle aurait donc pu s’éviter tous ces tracas.

Le régime transitoire est en vigueur jusqu’en 2027, année lors de laquelle un règlement définitif devrait être établi. « Il est possible que les délimitations des zones inondables à grand débit soient revues d’ici 2027 », mentionne la professeure Pilette. La famille Larivière a donc l’option d’attendre cinq ans avant de soumettre une nouvelle demande de reconstruction, dans l’espoir que la délimitation change.

Mme Pilette rappelle que le régime transitoire « vise à mettre en place des mesures qui vont protéger la population contre les inondations » et souligne que « toutes les études montrent que les inondations risquent d’être de plus en plus fréquentes et intenses » à cause des changements climatiques. « Ils [les élus] en ont mis plus que moins dans le régime transitoire pour assurer aux gens que les mesures sont prises pour les protéger », explique-t-elle.

Ce que reconnaît Geneviève Larivière, qui comprend tout à fait la raison d’être de ce régime. Elle déplore toutefois l’absence de proactivité des différentes instances pour épauler sa famille dans cette épreuve et le fait que ses nombreuses questions demeurent le plus souvent lettre morte.

Après des semaines de discussions, la Ville a finalement accepté d’embaucher « exceptionnellement » un arpenteur-géomètre à ses frais pour tenter de faire revoir la carte des zones inondables de la région. Si rien ne change, les Larivière embaucheront un biologiste pour déterminer si la zone de littoral peut être redéfinie. Ils prévoient également rencontrer un avocat pour explorer les avenues légales possibles.

« Nous restons dans l’attente de certaines réponses pour statuer et prendre la bonne décision avant d’autoriser une reconstruction du bâtiment », a indiqué au Devoir le directeur du Service de l’aménagement urbain et de l’environnement de Cowansville, Marc-Antoine Dunlavey, par courriel. De son côté, le MELCC n’a pas été en mesure de répondre à nos questions, malgré nos demandes répétées.

Si aucun des recours envisagés ne porte fruit, les Larivière paieront de leur poche la construction de nouvelles fondations, puisqu’il n’est pas question d’aller vivre ailleurs que sur ce terrain qu’ils habitent depuis 43 ans. Auquel cas ils devront sabrer leur budget, ce qui afflige particulièrement Gilles, un passionné de moto.

« Je rêvais d’aller faire la route 66 », évoque-t-il, le visage fermé, tristement conscient que des décennies de travail à l’usine n’auront peut-être pas suffi à lui procurer la retraite paisible dont il a toujours rêvé.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le terrain de Gilles et Céline Larivière est situé à quelques dizaines de mètres de la rivière Yamaska, a été modifiée.

 

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