À qui la vue?

Le sentier de la charcotte de Sillery accueille déjà bien des randonneurs, tout comme des chiens.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le sentier de la charcotte de Sillery accueille déjà bien des randonneurs, tout comme des chiens.

D’ici la fin de l’été, la Ville de Québec doit inaugurer le sentier des Grands-Domaines sur le promontoire de Sillery, un aménagement en apparence modeste qui découle pourtant d’une grande bataille politique sur l’accessibilité à certains des plus beaux panoramas du fleuve dans la capitale.

Le mot commence à se passer concernant le sentier des Grands-Domaines-de-Sillery. Le chantier n’est pas encore fini, mais déjà, des promeneurs viennent nombreux l’explorer, le temps d’une marche avec le chien.

« C’est la deuxième fois que je viens », a confié au Devoir Josée Desmeules, croisée mardi sur le sentier avec son chien Winslow, un petit terrier un peu méfiant. Une amie lui avait parlé de l’endroit. « Ça a piqué ma curiosité. J’ai trouvé ça superbe. C’est beau parce qu’on a des percées visuelles un petit peu partout. »

Le sentier de 1,3 kilomètre part de l’église Saint-Michel-de-Sillery, en haut de la côte de l’Église. Il longe ensuite le cap, jusqu’au domaine Cataraqui, à partir duquel un escalier permettra de rejoindre le bas de la falaise dans le chemin du Foulon. Le parcours est habité par de vieux chênes et, côté nord, d’un somptueux pin capable de nous faire détourner le regard des vues imprenables sur le Saint-Laurent. La Ville a aménagé un joli belvédère, de longues chaises très design en bois et un module de jeux sur le thème des insectes pour les marcheurs junior.

Ce sympathique chemin longe une série de vastes terrains, les fameux « grands domaines » qui, après avoir été occupés par les Autochtones, ont été successivement la propriété des grands marchands de bois britanniques (1830-1880), des congrégations religieuses (de la fin du XIXe siècle au début des années 2000) et plus récemment de complexes de copropriété et de la Maison Michel-Sarrazin, notamment.

L’idée d’aménager un sentier à cet endroit est dans l’air depuis le début des années 2000, époque où les communautés religieuses vieillissantes ont commencé à déserter leurs précieux terrains.

Manque de vision

 

Certains, comme l’ex-mairesse Andrée Boucher, y ont vu naguère une belle occasion de faire du développement immobilier haut de gamme. « » Les riches nous fuient, s’inquiétait-elle en entrevue au Journal de Québec à l’automne 2006. « Québec a la plus basse moyenne de revenus sur le territoire de la Communauté métropolitaine de Québec. […] Je vais m’organiser pour que les riches viennent s’installer à Québec. Il nous faut des quartiers huppés. »

Combinées, les communautés religieuses occupaient alors un immense territoire, du collège Jésus-Marie au séminaire des Pères Maristes, en passant par les Sœurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique et les Augustines de la Miséricorde-de-Jésus.

Louis Vallée et d’autres auraient voulu qu’ils soient rachetés par les pouvoirs publics afin qu’on en fasse un grand parc qui, disaient-ils, aurait pu devenir un attrait touristique supplémentaire pour la capitale, à l’instar des plaines d’Abraham.

Après tout, plaide aujourd’hui le président de la Société d’histoire de Sillery, le site est au cœur de l’arrondissement historique de Sillery, l’un des treize sites patrimoniaux déclarés du Québec.

« Il y avait une volonté énorme à l’époque de densifier. Mais ils n’étaient pas obligés de densifier dans un secteur historique ! C’était la densification à tout prix et ça faisait très plaisir aux promoteurs. »

Il y a dix ans, le débat faisait rage à ce sujet à Québec, des défenseurs du patrimoine pressant la Ville et le ministère de la Culture d’empêcher la construction de copropriétés sur les terrains de Jésus-Marie notamment.

En 2011, la Fondation Héritage avait même inclus l’arrondissement historique parmi les dix sites les plus menacés au Canada. Or, le projet a finalement été autorisé en 2015.

« Il y avait un manque de vision », déplore Johanne Elsener qui militait, elle aussi, à l’époque dans le collectif qui s’opposait aux projets immobiliers. « Il y a eu aussi certainement des pressions d’intérêts privés. »

Un escalier dans la « charcotte »

Trois ans plus tard, le gouvernement du Québec s’engageait à investir 3 millions de dollars dans le projet de sentier. C’était en 2018. Il aura donc fallu quatre ans pour voir aboutir ce projet auquel la Ville a contribué à hauteur de 1,5 million. En entrevue, le responsable du projet à la Ville, Dominic Aubé, explique que, n’eût été la pandémie, ils auraient pu le livrer au moment prévu, à la fin de l’année dernière. M. Aubé concède toutefois que l’érection de l’escalier dans la falaise s’est révélée particulièrement ardue et plus coûteuse que prévu. « On a eu quelques surprises », précise-t-il.

L’escalier, qui relie le domaine Cataraqui au chemin du Foulon, se trouve à l’emplacement d’un vieux chemin qu’empruntaient les gens il y a des centaines d’années pour gagner les hauteurs. On les appelle « charcottes », mot créé par nos ancêtres à partir de l’anglais shortcut pour « raccourci ».

1,3 km
Il s’agit de la longueur du sentier des Grands-Domaines-de-Sillery, qui est habité par de vieux chênes et, côté nord, d’un somptueux pin capable de nous faire détourner le regard des vues imprenables sur le Saint-Laurent.

M. Vallée aurait aimé qu’on installe les marches ailleurs et que le chemin d’origine soit préservé. « Avant, on pouvait s’imaginer le baron du bois qui avait son petit kiosque sur le bord de la falaise qui regardait son chantier de bois en bas, et la charcotte permettait à son contremaître de venir faire son rapport. Là, ce n’est plus faisable. »

Il espère que le sentier sera désormais appelé à s’étendre à l’ouest pour rejoindre la vieille maison des Jésuites, site emblématique de l’arrondissement historique.

À la Ville de Québec, on indique que cela fait toujours partie des plans, sans aucun échéancier toutefois. Le sentier actuel fait partie de ce qu’on appelle la « phase 1 » du projet. Une éventuelle phase 2 permettrait de le prolonger au-delà du domaine Cataraqui vers le séminaire des Pères Maristes et la maison des Jésuites qui se trouve en bas. Dans un second temps, une troisième phase vers l’est pourrait relier le point de départ de l’église Saint-Michel au parc du Bois-de-Coulonge.

« Toutes proportions gardées, notre grand projet, s’il est financé jusqu’à la fin, serait le pendant en haut de la falaise, en mode piétonnier, de la promenade Samuel-De Champlain », résume M. Aubé.

Le sentier des Grands-Domaines doit être inauguré au mois d’août. La Ville ouvrira, dans un deuxième temps, une piste fonctionnelle le reliant au chemin Saint-Louis, mais les délais sont tributaires des travaux réalisés actuellement par le propriétaire du terrain.

En attendant, les marcheurs sont de plus en plus nombreux à fréquenter le site. Il semble d’ailleurs que ce chemin ait ses adeptes depuis toujours. « On vient régulariser une situation avec ce beau projet-là », résume M. Aubé. « Quand on a lancé le projet, on a bien vu qu’il y avait des sentiers informels à cet endroit-là », ajoute-t-il.

Malgré ces déceptions quant à la taille du projet, M. Vallée estime pour sa part qu’un tel projet était incontournable. « C’est quelque chose d’essentiel pour la mise en valeur du site patrimonial de Sillery », conclut-il.



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