Les spécialistes du trouble du langage inquiets de la réforme de la loi sur le français

La loi 96 stipule qu’à partir de mai 2023, les immigrants installés au Québec depuis plus de six mois recevront des communications de l’État exclusivement en français.
Photo: Joël Robine Agence France-Presse La loi 96 stipule qu’à partir de mai 2023, les immigrants installés au Québec depuis plus de six mois recevront des communications de l’État exclusivement en français.

Inquiète face à l’adoption de la loi 96 visant à renforcer la protection du français au Québec, l’Association Québécoise des Orthophonistes et Audiologistes (AQOA) craint que cette nouvelle législation ne pénalise davantage les immigrants. Qui plus est, la régulation de la langue de travail les conduit vers des « dilemmes déontologiques » préjudiciables, clament-ils.

Ces spécialistes du trouble du langage dénoncent dans une lettre ouverte l’incompatibilité de cette loi avec leur profession.

« Ce n’est pas réaliste de travailler comme ça », explique au Devoir Manar Jaber, membre du conseil d’administration de l’AQOA.

« Quand je dois expliquer les résultats d’une évaluation à des parents d’un enfant vietnamien par exemple, et que je n’ai pas accès un interprète, et que je n’ai pas les moyens de parler avec eux ni en vietnamien ni en français, ça devient impossible. »

Les services de santé seront exemptés de cette loi, selon le premier ministre, François Legault, mais « l’éducation touche tout autant notre profession », souligne Manar Jaber. « On voudrait idéalement exempter le système de la santé et le système d’éducation. »

Des exemptions devraient à tout le moins s’appliquer pour les langues tierces, dit-elle. « Je parle arabe et j’interviens régulièrement de façon bilingue — en français et arabe. […] Ça me permet d’utiliser mon plein potentiel en tenant que professionnel. Cette fluidité permet de créer un lien de confiance. »

Des délais « pas réalistes »

La loi 96 stipule qu’à partir de mai 2023, les immigrants installés au Québec depuis plus de six mois recevront des communications de l’État exclusivement en français.

Ce délai n’est pas réaliste aux yeux de Mme Jaber, car « même les gens éduqués et privilégiés dans la vie ne peuvent pas apprendre le français en six mois ».

« Selon les études, il faut un minimum de deux ans d’exposition accrue pour pouvoir s’exprimer dans une langue. Si on parle de psychologie ou du domaine judiciaire, il faut plusieurs années pour connaître ce vocabulaire-là. Et on parle des gens sans problème du langage », relève-t-elle.

Le défi d’apprendre le français peut même s’avérer impossible en vieillissant, ajoute l’orthophoniste, rendant la précarité plus aiguë pour ces immigrants. « La facilité d’apprendre une langue devient plus difficile avec l’âge. Ça vient isoler encore plus les personnes âgées. »

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