Pourtant classé, le Domaine-de-l’Estérel est mis à terre

Même s’il était protégé par l’État, un bijou du patrimoine moderne vient d’être détruit par des pelles mécaniques à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson.
Photo: Gilles Boucher Même s’il était protégé par l’État, un bijou du patrimoine moderne vient d’être détruit par des pelles mécaniques à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson.

L’un des joyaux de l’architecture moderne du Québec, le Domaine-de-l’Estérel, a été détruit vendredi. Le bâtiment principal du complexe était en principe protégé au plus haut degré par l’État québécois, mais pas ses dépendances. Tout y est finalement passé, sous l’action de deux grosses pelles mécaniques.

Le maire de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, Gilles Boucher, est catastrophé. « On avait un bâtiment d’exception, un chef-d’œuvre. On vient de le perdre. Le ministère de la Culture et des Communications nous a envoyé une autorisation de démolir. On n’avait pas de ressources ni de critères pour nous y opposer. Nous n’avions plus qu’à délivrer le permis. »

Le propriétaire souhaitait démolir la partie arrière. « C’est ça qu’ils ont fait. Et le centre culturel, la plus belle partie, est venue avec ! Là, tout tenait à un fil. Et tout s’est effondré. C’est fini. »

Il y a quelques jours, dans une lettre publiée par Le Devoir, France Vanlaethem, professeure émérite à l’École de design de l’UQAM, s’était publiquement inquiétée du projet de démolition partielle qu’avait approuvé le ministère de la Culture et des Communications. Elle retraçait du même souffle l’histoire du bâtiment.

Photo: Ministère de la Culture et des Communications La propriété a changé de mains à plusieurs reprises avant d’être acquise par la municipalité en 1978, qui la convertit en centre communautaire et en hôtel de ville.

En entrevue, Mme Vanlaethem indique avoir communiqué ses « inquiétudes au ministère ». En guise de réponse, dit-elle, « nous avons reçu une lettre qui ne disait rien du tout ». La missive se voulait rassurante : « Le Ministère porte une attention particulière à la préservation des différentes composantes intérieures et extérieures de la partie classée qui font face à de nombreuses problématiques. »

Les autorités détaillent que leur décision « de permettre la démolition de la section arrière s’explique entre autres par le souhait de limiter l’accès au bien dans un contexte où l’état de dégradation de cette section le justifiait, et ce, sans nuire au bien classé ». Mais, au final, tout a été rasé.

Les travaux ont-ils été bien supervisés ? Le 9 mars dernier, Renée Genest, directrice générale d’Action patrimoine, et France Vanlaethem, présidente de Docomomo Québec, avaient écrit une lettre commune au chef de la direction du patrimoine du MCC, Jean-Jacques Adjizian, afin de sonner l’alarme. « Nous voudrions être rassurées que toutes les vérifications ont été faites avant d’autoriser la démolition [partielle de l’édifice]. Il ne faudrait pas que l’intervention sur la partie arrière de l’immeuble mette en péril la stabilité de l’avant », avait écrit le duo. Mmes Genest et Vanlaethem se demandaient en outre « si des études structurelles de cet édifice, qui compte parmi les premières constructions en béton, valid[ai]ent la démolition ».

Leurs observations seront restées lettre morte, jusqu’à ce que leurs craintes se matérialisent.

« Illégal », dit la ministre

Selon la ministre en titre, Nathalie Roy, le bien patrimonial a été détruit illégalement. Dans un tweet lancé vendredi après-midi, Mme Roy affirme avoir appris « que le bâtiment patrimonial classé du domaine de l’Estérel, dans les Laurentides, a été démoli illégalement, sans aucune autorisation ». Elle ajoute avoir « demandé au ministère de faire toute la lumière sur ce qu’il s’est passé » et conclut en affirmant que la loi sera appliquée.

« Je ne suis pas étonnée », souligne France Vanlaethem. « Le propriétaire du bien avait-il un intérêt particulier pour le patrimoine du Québec ? Je ne sais pas, je ne le connais pas. Le ministère de la Culture, lui, a-t-il surveillé de près les travaux ? Le ministère n’avait pas jugé bon, en tout cas, de protéger l’ensemble du bien. Et voilà : maintenant, c’est terminé. »

Au moment où ces lignes étaient écrites, le ministère de la Culture et des Communications n’avait pas répondu aux questions du Devoir.

En péril depuis des années

 

La situation de ce complexe de villégiature de style Art déco, érigé par le baron belge Louis Empain entre 1936 et 1937, a été maintes fois dénoncée par l’Ordre des architectes. Ce dernier s’indignait de ce que « le berceau de la modernité architecturale au Québec » se retrouve en péril malgré son classement.

Lorsqu’il achète les lieux, dans les années 1930, le baron belge n’a pas 30 ans. Riche comme Crésus, il confie à un architecte de réputation internationale le soin de dessiner un bâtiment exceptionnel au milieu des Laurentides. C’est à l’un de ses compatriotes, Antoine Courtens, un lauréat du prix de Rome, que revient le contrat. En 1938, le complexe est inauguré par une grande réception dans la salle de bal ; c’est nul autre que Benny Goodman qui dirige l’orchestre.

Le centre original comprenait un restaurant cabaret, une salle de cinéma, des bureaux, des appartements, un garage et une station-service. Des chalets y sont associés. Dans l’un d’eux, le romancier Georges Simenon écrira trois romans, dont l’un de ses plus célèbres, Trois chambres à Manhattan.

La propriété a changé de mains à plusieurs reprises avant d’être acquise par la municipalité en 1978, qui la convertit en centre communautaire et en hôtel de ville.

En 2013, un promoteur privé rachète l’ensemble pour y construire un centre récréatif et hôtelier. Une démolition partielle avait vite été projetée, et ce, même si la MRC des Pays-d’en-Haut avait inscrit ce domaine comme l’une des composantes importantes du patrimoine de son territoire dans sa politique culturelle et son schéma d’aménagement. Devant l’indignation générale, le ministère avait classé au patrimoine québécois l’immeuble qui borde le lac Masson, ainsi que des éléments particuliers de son style Art déco. L’immeuble a néanmoins été laissé dans un abandon quasi complet malgré plusieurs appels à agir.

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