À Saint-Hugues, une classe où on ne s’ennuie jamais

Éliane Simard improvise un mobile à partir d'items trouvés dans une forêt près de Saint-Hyacinthe.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Éliane Simard improvise un mobile à partir d'items trouvés dans une forêt près de Saint-Hyacinthe.

Voici l’histoire de deux enseignantes du primaire qui ont juré de toujours captiver leurs élèves. Leur conception de l’enseignement est simple : un prof n’a pas le droit d’être ennuyant. Elles emmènent leurs élèves dans le bois, ne donnent pas de devoirs, leurs classes n’ont ni pupitres ni cahiers. Les enfants peuvent s’asseoir par terre. Ils apprennent les mathématiques en jouant à Minecraft sur un iPad.

Mais attention : ça ne veut pas dire que les élèves peuvent réussir sans effort. Ils doivent travailler fort. Ils doivent apprendre les mêmes notions que tous les autres élèves du Québec. Sauf que ça se fait autant que possible dans la joie.

« Quand j’étais jeune, j’ai toujours eu en tête que l’école, c’était plate. J’ai moi-même décroché à la fin de mon secondaire. Je suis arrivée en éducation avec l’idée de tout changer. Je veux changer l’éducation et je veux changer le monde », dit Mélanie Rousseau en nous accueillant dans la petite école Saint-Hugues, en Montérégie.

On se trouve dans une municipalité au cœur des plus belles terres agricoles du Québec. Des maisons patrimoniales, un bureau de poste et une épicerie bordent la rue principale. Les enfants jouent dans le module de jeux érigé à côté de l’école.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir De gauche à droite, Alexis Girard, Eliott Bergeron, Noah Courtemanche et Nolan Rochefort installent leur toile.

Mélanie Rousseau et sa collègue Martine Charbonneau forment un duo inséparable dans leur petite école. Elles font du coenseignement : les deux profs supervisent ensemble deux groupes d’élèves de cinquième et sixième années, qui forment une classe combinée de 41 enfants. Les enseignantes ont chacune leur local, mais les élèves fréquentent les deux classes.

« Mélanie et moi, on a eu un coup de foudre professionnel. On travaille bien ensemble, on se complète », dit Martine Charbonneau.

Les deux collègues ont à peu près le même âge (début quarantaine) et partagent la même philosophie de l’enseignement : elles se servent de leur autonomie professionnelle, appuyées par leur directrice, pour mettre en place des méthodes pédagogiques originales. « On est en concurrence avec les écrans. Les jeunes ont moins de capacité d’attention qu’autrefois. Il faut adapter notre enseignement », dit Mélanie Rousseau.

Changer le monde

 

Ce matin-là, la moitié du groupe suit les cours de lecture et d’écriture dans la « classe chalet » de madame Mélanie. L’autre moitié apprend les mathématiques dans la « classe forêt » de madame Martine. Les deux locaux ont un point en commun : il n’y a pas de pupitres, mais des tables où quatre élèves peuvent s’asseoir ensemble. Les enfants peuvent aussi s’asseoir sur des coussins posés par terre.

Une grande bibliothèque occupe le mur du fond de la classe chalet. Sofa, imitation de poêle à bois, le coin de lecture est chaleureux. Pendant que des enfants sont plongés dans leurs livres, d’autres rédigent un texte d’opinion sur les ordinateurs portables disposés sur des tables en demi-cercle.

« Pour nous, la lecture est la base de tout. Nos élèves lisent beaucoup. Ça les aide dans toutes les matières », explique Mélanie Rousseau.

On échange, dans la classe de Martine et Mélanie. On jase. On se sent écouté. L’ambiance est bonne. Les élèves respectent les consignes. Ce groupe est pourtant à l’image de l’école publique québécoise : 15 des 41 élèves ont un plan d’intervention pour des « besoins particuliers » comme un trouble du spectre de l’autisme, de la dyslexie, des difficultés de comportement ou d’autres handicaps.

Pendant que Mélanie enseigne au groupe, Martine peut se consacrer aux élèves qui ont besoin de plus d’attention. Ou l’inverse. Le coenseignement permet de compenser la rareté des professionnels (orthopédagogues, orthophonistes, psychoéducatrices, etc.), expliquent-elles.

Tout le monde dehors

 

L’autre secret de la classe de Martine et Mélanie, c’est l’enseignement en plein air. Elles emmènent leurs élèves au parc municipal, aménagé dans la forêt derrière l’école, deux ou trois fois par semaine. Un sentier mène à une clairière où les élèves se « tirent une bûche », littéralement, pour écouter leurs profs. D’autres grimpent aux arbres.

Ce matin-là, la mission consiste à fabriquer un abri à l’aide d’une bâche, de cordes et de branches. Puis à fabriquer du « land art », des œuvres improvisées à l’aide de matériaux qu’on trouve dans la forêt.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Martine et Mélanie emmènent leurs élèves au parc municipal, aménagé dans la forêt derrière l’école, deux ou trois fois par semaine

« Il ne faut pas avoir peur de se salir ou de se faire mal », explique Charles-Émile en montrant fièrement son sac à dos qui contient un « kit de survie ». Comme tous les enfants du groupe de Martine et Mélanie, le garçon adore jouer dehors. Les profs ont raison : ces élèves ne s’ennuient jamais.

« On peut enseigner toutes les matières en plein air. C’est stimulant de lire, d’écrire et d’apprendre dans la forêt. Et après une heure à l’extérieur, les élèves sont plus concentrés quand ils reviennent dans l’école », dit Mélanie Rousseau. Les effets positifs sont encore plus grands pour les élèves « différents » ou qui ont des difficultés d’apprentissage, note la prof.

C’est sûr que les enfants aiment s’amuser, mais auront-ils un choc en retournant dans une classe ordinaire ou en faisant le saut au secondaire ? « On les prépare au secondaire, répond Mélanie Rousseau. Oui, on a du plaisir, mais on donne aussi un enseignement traditionnel avec du papier et des crayons. On leur apprend à devenir autonomes. »

Changement de cap

 

L’enseignement en plein air a pris de l’ampleur au Québec depuis le début de la pandémie, souligne Jean-Philippe Ayotte-Beaudet, professeur à la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke. Les avantages des classes extérieures vont bien au-delà du grand air qui protège contre la COVID-19 : l’école en plein air motive les jeunes, facilite les apprentissages et améliore leur santé physique et mentale.

« On assiste à un changement de paradigme qui consiste à sortir l’école de l’école. Les personnes enseignantes qui font l’éducation en plein air réalisent l’ampleur des bénéfices pour leurs élèves et pour eux-mêmes », dit le professeur, qui est titulaire d’une nouvelle chaire de recherche sur l’éducation en plein air.

Lui et son équipe ont mené un sondage auprès de 1008 enseignants du primaire et du secondaire. Plus de six profs sur dix disent avoir fait une forme d’enseignement en plein air au cours des années 2019 et 2020.

L’éducation physique est la discipline la plus souvent enseignée dehors, mais toutes les matières s’y prêtent, souligne Jean-Philippe Ayotte-Beaudet. Les sorties en plein air, même en ville, peuvent servir de prétexte à des cours d’arts, de français, de mathématiques, d’univers social, d’histoire ou de géographie, par exemple. On peut par exemple calculer l’aire d’un terrain de soccer, découvrir l’histoire d’un quartier par ses bâtiments patrimoniaux, fabriquer des œuvres d’art à l’aide de cocottes, de cailloux et de troncs d’arbre, identifier les arbres et les fleurs…

Dans tous les cas, attendez-vous à des oooh ! et à des aaah !

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