Bob Rae dans l’univers orwellien de l’ONU

Bob Rae, l'ambassadeur et représentant permanent du Canada auprès des Nations Unies, s'exprime lors de la 58e réunion plénière de l'Assemblée générale à New York sur le conflit Russie-Ukraine.
Photo: Timothy A. Clary AFP Bob Rae, l'ambassadeur et représentant permanent du Canada auprès des Nations Unies, s'exprime lors de la 58e réunion plénière de l'Assemblée générale à New York sur le conflit Russie-Ukraine.

Vous devez gagner le 237, avenue Park [à New York], à 17 h 30 pour rendre visite à Sa Majesté la Reine. Avant de vous présenter dans l’édifice, veuillez lire le questionnaire médical ci-dessous… »

Mardi 26 avril, 17 h 30. La reine Élisabeth II est introuvable dans les locaux de la Mission permanente du Canada auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU), qui sont situés à 10 minutes de marche du siège des Nations unies dans le quartier Turtle Bay.

Le gestionnaire de l’immeuble a fait mention d’un rendez-vous avec « Sa Majesté la Reine » dans son courriel automatisé tout simplement parce que le gouvernement canadien a signé son bail du nom de « Sa Majesté la Reine », explique une membre de la délégation canadienne à des employés et à des stagiaires du Secrétariat des Nations unies arborant un sourire amusé.

Mon devoir, c’est de parler de questions politiques en suivant la politique internationale du Canada, et c’est ce que je fais

Ils sont venus causer de l’« importance de la diplomatie publique pour combattre la désinformation » : un thème cher à l’ambassadeur du Canada auprès des Nations unies, Bob Rae, et à son équipe. Pour l’occasion, les petites serviettes décorées d’une feuille d’érable rouge ont été sorties et les bouteilles de vin ont été tirées de l’espace cellier.

L’ex-politicien passe d’une table à l’autre, puis devant les drapeaux du Canada, de l’Ukraine, des États-Unis et des Nations unies posés contre un mur, se place devant un écran sur lequel de « vraies » et de « fausses » informations défilent à côté de la question « Vrai ou faux ? ». « La diplomatie publique est tout aussi importante que la diplomatie discrète », fait valoir Bob Rae, deux mois après l’éclatement de la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine. « Si nous ne remplissons pas l’espace, quelqu’un d’autre l’occupera et cela créera de la mésinformation et de la désinformation », ajoute l’homme de 73 ans ayant adopté le mantra « Break the fake ». Et, pour y arriver, l’ex-premier ministre de l’Ontario (1990-1995) et chef du Parti libéral du Canada (2011-2013) gazouille, entre autres choses. « Les nouveaux fascistes sont à Moscou, et l’Ukraine se bat pour la liberté et la démocratie. Cette guerre est une guerre impérialiste, menée par Moscou et Poutine », écrira-t-il sur Twitter quatre jours plus tard, dénonçant le slogan belliqueux entonné par le Parti communiste russe : « Pour la libération de l’Ukraine du nazisme, du fascisme et de Bandera ! » « Merde complète. Regardez dans le miroir les gars », signera @BobRay48 dimanche.

Devant ses invités, Bob Rae, en poste depuis près de deux ans, révèle que ses déclarations peuvent parfois susciter quelques interrogations à Ottawa. « Des gens à 6 heures du matin se demandent : “Qu’a-t-il dit exactement ? Que voulait-il dire en écrivant cela ?” De temps en temps, ça monte jusqu’à moi : “Que voulais-tu dire ? / Ça. / Oh, tu peux dire ça. / Merci, je viens de le faire !”», raconte-t-il, suscitant des rires diplomatiques dans la salle baignée d’une lumière rouge Canada.

Pas la langue dans sa poche

 

Plus tôt dans la journée, Bob Rae pressait ses homologues, depuis son siège dans la grande salle de l’Assemblée générale de l’ONU, de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre de l’écrivain George Orwell. « Actuellement, il aurait beaucoup de choses à nous apprendre », y compris sans doute que « tous les États membres sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres » dans le système des Nations unies, a-t-il déclaré dans la grande salle réunissant les représentants de la plupart des 193 États membres.

Bob Rae réagissait à l’adoption sous les applaudissements de la résolution du Liechtenstein — à laquelle le Canada s’est rapidement associé — prévoyant la tenue d’un débat après l’exercice du droit de veto par un membre permanent du Conseil de sécurité.

Le Canada milite pour « abolir » le pouvoir de veto des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, qui est « aussi anachronique qu’antidémocratique », et, d’ici là, le « circonscrire, le définir et le limiter » ou encore de montrer « le coût de son utilisation » par exemple lorsqu’un État, comme l’Ukraine, est attaqué injustement.

Le recours au veto par la Russie — un « membre permanent du Conseil de sécurité, qui a lancé une guerre d’agression contre un autre membre des Nations unies [soit] l’Ukraine — n’est pas seulement honteux, c’est également contraire aux obligations fixées par la Charte [des Nations unies] et contraire au droit international ainsi qu’à notre engagement envers le principe de la responsabilité de protéger », a affirmé Bob Rae en plénière tenant sa paire de lunettes de sa main droite. La voix sourde des interprètes dans des loges vitrées et le cliquetis des personnes tapant sur le clavier de leur ordinateur meublent le silence.

Un « style »

Pourquoi avez-vous invité les membres de l’Assemblée générale à lire ou à relire George Orwell ? « Parce que c’est lui qui parle de ce que c’est de vivre dans une atmosphère de mensonge et de désinformation », répond-il après avoir invité Le Devoir dans une salle de conférence de la Mission permanente du Canada auprès de l’ONU. L’avocat s’est passionné pour l’œuvre et la vie de George Orwell après que La ferme des animaux lui fut tombée entre les mains. « Il faut le lire pour comprendre ce qui est en train d’arriver. Quand on écoute les discours venant de la part de quelques pays comme la Fédération de Russie, c’est extraordinaire de voir jusqu’à quel point [leurs représentants] suivent une ligne de propagande. Il faut le dire », poursuit Bob Rae, dont le nom est apparu sur la liste noire de la Russie seulement le 21 avril dernier. « Ç’a pris trop de temps », note-t-il, avant de prédire que tous les membres de la Chambre des communes subiront le même sort que lui après avoir adopté à l’unanimité une motion « reconna[issant] que la Fédération de Russie commet des actes de génocide contre le peuple ukrainien ».

Admirateur de George Orwell, mais également d’Albert Camus, Bob Rae s’est donné pour mission de lui aussi « parler directement du monde comme il le voyait », de privilégier la « franchise ». « Quand on peut parler directement, il faut le faire », soutient-il, devant un portrait de Lester B. Pearson qui avait été remis à son père, Saul Rae, ambassadeur du Canada aux Nations unies de 1972 à 1976. À ses yeux, il y va notamment de la lisibilité de la politique internationale du Canada.

Sauf que Bob Rae ne détermine pas la politique étrangère du Canada, il l’applique. Cela ne l’empêche pas de dire ce qu’il en pense. « Je suis très franc et très candide dans mes discussions privées avec le gouvernement. Je donne mes conseils, puis j’accepte les décisions du gouvernement. Mon devoir, c’est de parler de questions politiques en suivant la politique internationale du Canada, et c’est ce que je fais », dit l’homme ayant connu les hauts et les bas de la vie politique. « Ça m’a beaucoup aidé dans le travail que je fais. »

Malgré ses tentatives ratées d’accéder au Conseil de sécurité, le Canada joue « un rôle important dans toutes les discussions sur les droits de la personne ; dans toutes les discussions sur les activités de l’ONU », fait valoir Bob Rae, rappelant que le Canada fait partie du « club important » des plus grands grands bailleurs de fonds de l’organisation.

« Notre capacité de persuader les gens dépend non seulement de nos paroles, mais également de ce que nous faisons. Et c’est pourquoi je suis fier du fait que le Canada ait augmenté, dans les deux dernières années, sa participation financière à l’aide internationale », mentionne l’auteur d’Exporting Democracy: The Risks and Rewards of Pursuing a Good Idea.

Le Canada est-il pris au sérieux ? demande Le Devoir aux invités de la Mission du Canada, auxquels se sont ajoutés au fil de la soirée des membres de délégations des quatre coins du globe. « Oui, oui », répondent-ils saluant la « gentillesse » du Canada, et sa recherche du « consensus » entre deux bouchées parfumées à l’érable. Pourquoi est-il maintenu à l’écart du Conseil de sécurité ? « On a essayé de regrouper suffisamment de votes », « Le Canada est collé sur la politique étrangère américaine », « Un pays européen ne peut voter contre un pays européen »…

La voix de Jean Leloup résonne dans les haut-parleurs du 20e étage du 237, avenue Park. « Tendre est la nuit, les illusions qui meurent, les idées de bonheur. Je suis un voleur d’éternité dans un monde blessé. Et je cry, je cry, baby wou. À Paradis City, à Paradis City. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

L’article 51

Le Devoir : Les Nations unies peuvent-elles en faire davantage
pour aider la nation ukrainienne ?

 

Ambassadeur Rae : Il faut poser la question aux États membres de l’ONU […] La clé pour moi, c’est l’article 51 de la Charte des Nations unies qui exprime clairement qu’il y a un droit de répondre à une agression de la part d’un État. Un État qui est attaqué peut se défendre. Il a le droit clair de se défendre. Mais aussi l’article 51 continue à dire que les autres États ont le droit de se joindre à un État qui est en train de se défendre.

 

Article 51, de la Charte des Nations unies

 

Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. […]

Pensionnats autochtones

La cheffe nationale de l’Assemblée des Premières Nations du Canada, RoseAnne Archibald, a profité de son passage à New York, où elle participait à une série de réunions de l’Instance permanente de l’ONU sur les questions autochtones la semaine dernière, pour réclamer l’envoi d’un rapporteur spécial des Nations unies au Canada, qui pourra faire la lumière une fois pour toutes sur les atrocités commises dans les pensionnats autochtones.



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