Le choix par loterie des dossiers de réfugiés suscite toujours autant de grogne

Deuxième exercice du genre depuis les changements apportés au règlement du programme de 2021, cette «loterie» n’a toujours pas atteint sa cible, qui est passée de 750 à 825 dossiers cette année.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir

Deuxième exercice du genre depuis les changements apportés au règlement du programme de 2021, cette «loterie» n’a toujours pas atteint sa cible, qui est passée de 750 à 825 dossiers cette année.

« Peu transparent », inadéquat, « cruel et inhumain »… Le choix par tirage au sort des familles de réfugiés qui pourront venir au Québec suscite toujours autant de grogne chez les groupes et les organismes de parrainage. Deuxième exercice du genre depuis les changements apportés au règlement du programme de 2021, cette « loterie » n’a toujours pas atteint sa cible, qui est passée de 750 à 825 dossiers cette année.

Alessandra Santopadre, qui s’occupe des parrainages au diocèse de Montréal, s’estime chanceuse — mais triste à la fois — qu’un seul de ses 20 dossiers n’ait pas été sélectionné lors du tirage du 12 avril dernier. « Quand elle l’a su, la famille a beaucoup pleuré et cherchait une explication. Je lui disais : “Une explication, il n’y en a pas dans un tirage au sort. C’est la faute de personne, ni de vous ni de moi”, dit-elle. C’est le gouvernement qui a choisi d’y aller avec ce système. »

Membre d’un groupe de parrainage, Nancy Greene-Grégoire s’est dite très déçue de voir qu’aucun des trois dossiers de familles afghanes qu’elle épaulait n’a été retenu. « C’était horrible d’annoncer ça », a-t-elle dit. Elle déplore avoir appris par hasard, en parlant à un organisme, que le tirage avait été fait. « On a eu aucun courriel ni téléphone pour nous informer [de la tenue] du tirage ou des résultats », dit-elle, en dénonçant le manque de transparence du processus. « C’est comme une vraie loterie : on ne te contacte pas si tu ne gagnes pas. Mais ce sont des vies humaines ! »

Action réfugiés Montréal, un organisme qui a beaucoup d’expérience en parrainage, a dû faire face à une situation que plusieurs autres redoutaient : devoir annoncer à une famille que son dossier n’avait pas été sélectionné, mais que celui de son enfant majeur — qui devait être obligatoirement traité à part — l’avait été. « On ne voulait pas que les familles soient mises devant le dilemme de devoir choisir si elle se séparait ou non, mais on a pris une chance dans un cas et, malheureusement, c’est arrivé », a expliqué Paul Clarke, directeur par intérim d’ARM, dont les dossiers ont connu un taux de succès de 85 % (17 sur 20).

Bien que 18 des 20 dossiers déposés par le Service jésuite des réfugiés aient été sélectionnés, cela ne signifie pas pour autant que la méthode de tirage au sort est adéquate, souligne Hugo Ducharme, responsable des parrainages. « Les problèmes n’ont pas été corrigés, ils sont les mêmes que l’an dernier », déplore-t-il. Le choix aléatoire ne permet notamment pas aux organismes de moduler leurs efforts en fonction des besoins des familles.

Des places toujours vacantes

 

Selon un récent communiqué du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), un tirage au sort a eu lieu le 12 avril dernier sous la supervision de vérificateurs externes et en présence de témoins. Parmi les 1677 demandes envoyées au MIFI entre le 18 janvier et le 16 février 2022, un total de 743 demandes de parrainage ont été sélectionnées, soit 425 demandes venant de particuliers (des groupes de deux à cinq personnes) et 318 venant d’organismes.

Ainsi, 82 places sur les 825 offertes cette année sont demeurées vacantes.

Le ministère n’a pas été en mesure d’expliquer ce fait dans les délais impartis, mais selon des informations obtenues par Le Devoir, il s’agirait de places réservées aux organismes situés en région qui n’ont pas été comblées faute d’un nombre suffisant de dossiers. Hugo Ducharme, du Service jésuite des réfugiés, croit que « la moindre des choses » aurait été que le ministère donne ces 82 places vacantes à des dossiers parrainés par des organismes de Montréal, qui croulent sous les demandes. « Chaque dossier, c’est une famille de 5-6 personnes ou plus », soutient-il.

Au-delà de la méthode employée pour sélectionner les dossiers — qui avait d’ailleurs été choisie par l’ex-ministre de l’Immigration Simon Jolin-Barrette à la suite de cafouillages révélés dans nos pages —, le problème ne sera réglé que si les cibles sont haussées, avance M. Ducharme. « On le voit avec les situations de crise [en Ukraine et en Afghanistan]. Le Québec est capable d’accueillir plus de monde. »

Avec le MIFI qui vient de resserrer les règlements au terme d’une enquête sur des cas de fraude, il est grand temps de reconnaître l’expertise des organismes expérimentés comme le sien, croit-il. « Cette année, la seule différence entre un organisme ordinaire et un organisme d’expérience, c’étaient 10 jetons de plus au tirage. Nous, les Jésuites, ça fait pourtant 40 ans qu’on parraine des gens ! »

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