La saga du Club Appalaches portée à l’écran

Scène tirée de «Boisbouscache»
Photo: Filmoption international Scène tirée de «Boisbouscache»

Avec Boisbouscache, le cinéaste Jean-Claude Coulbois se penche sur l’étrange histoire du Club Appalaches, vestige des anciens clubs de chasse dont le statut particulier prive la population de la MRC des Basques d’un accès à un immense territoire naturel depuis des décennies.

« J’espère que le gouvernement va réparer ses erreurs parce que c’est une injustice pour la population », plaide en entrevue le cinéaste, à qui l’on doit notamment le portrait de Robert Gravel, Mort subite d’un homme-théâtre (2012), et Le territoire du comédien (2000).

Coulbois a mis quatre ans à documenter cette saga méconnue dont les origines remontent au début du XXe siècle.

Ainsi, encore nombreux sont les Québécois qui ignorent que le tiers de la MRC des Basques, dont le chef-lieu est Trois-Pistoles, est constitué d’un territoire public de près de 150 km2 sur lequel un club privé détient des droits exclusifs de chasse et pêche. Ce territoire, qui porte le nom de Boisbouscache, est dit non organisé (TNO) parce qu’il ne fait partie d’aucune municipalité.

« Je pourrais t’emmener à des places, je vas te dire une affaire, tu trouverais ça impressionnant en démon », lance sur un ton solennel l’un des protagonistes du film avec qui Jean-Claude Coulbois arpente la forêt.

Un territoire « magnifique » et « inhabité » sur lequel sa caméra a croisé nombre d’orignaux et d’oiseaux dont les chants tapissent la bande sonore.

Exploité par les compagnies forestières depuis le début du siècle, il a été vendu, au début des années 1950, à un courtier de Québec, Raymond Garneau, qui, en revendant les lots à son tour à des compagnies forestières, s’était gardé des droits « perpétuels » de chasse et pêche. Quelques années plus tard, il revendait ces droits de chasse et pêche au Club Appalaches, qui les détient toujours aujourd’hui. « Tout ça, en novembre 1955, pour 11 000 $. Ils ont fait un bon deal », résume un notaire du coin rencontré dans le documentaire.

Un gouvernement impuissant

 

Au cours des années 1970, le Québec a voulu récupérer les droits des clubs de chasse privés pour permettre à tous les Québécois de profiter de la nature. Mais le Club Appalaches a subsisté.

Sur son site Web, l’organisation résume elle-même la chose ainsi : « Par un concours de circonstances, le Club se retrouve dans une situation quasi unique au Québec : la propriété de droits exclusifs de chasse et pêche sur une portion (165,6 km2) de territoire public québécois. »

Le Club Appalaches est un cas particulier parce qu’on y a séparé les droits de chasse et pêche du droit de propriété, ce que le Code civil ne prévoit pas. Par ailleurs, les tribunaux ont tranché à répétition en faveur du Club d’une centaine de membres, et ce, jusqu’en Cour d’appel en 1999.

Entre-temps, les gouvernements ont tenté — sans succès — de modifier les règles du jeu. Le documentaire permet notamment d’assister à des échanges en commission parlementaire en 2013 à ce sujet avec les propriétaires. « Je ne suis pas membre, je ne suis pas invité [par un membre], je suis un citoyen de Trois-Pistoles, je ne peux pas aller chasser sur un territoire qui est public. C’est ce que je comprends ? » lance le député Daniel Goyer, de Deux-Montagnes. Le président Denis Lepage lui rétorque que des endroits pour aller chasser et pêcher, « il y en a plein d’autres ».

Ce sera d’ailleurs le seul moment du film où on entendra les membres du Club, puisqu’ils ont refusé d’accorder une entrevue au réalisateur sans droit de regard sur le contenu du documentaire.

Photo: Filmoption international

Un coude dans la rivière

 

Ce film fascinant permet en outre d’éclairer deux aspects méconnus de cette histoire. D’abord, le rôle que joue ce territoire pour la nation malécite, qui est présente dans la région. Ils sont en outre les seuls à part le Club à pouvoir y chasser et y pêcher grâce à leurs droits ancestraux. « La première chose qui m’a sidéré, c’est quand j’ai appris l’existence des Malécites. J’avais vécu dix ans dans la région pendant les années 1970 et jamais je n’en avais entendu parler », fait remarquer Coulbois. Le mot « Boisbouscache » est d’ailleurs d’origine malécite. Un grand lac se trouvant sur le territoire porte ce nom, qui décrirait un « coude dans la rivière », selon l’historienne Édith Bélanger, qui intervient dans le film.

Autre découverte, et non la moindre : l’obtention par le Club Appalaches de revenus issus du parc éolien Nicolas-Riou, érigé en 2017 sur le territoire par un consortium composé des MRC de la région, de l’entreprise française EDF et de la nation malécite.

« C’est le plus gros projet de la région. Il n’y a jamais eu un projet de 500 millions de dollars dans la MRC des Basques. C’est un truc pharaonique », remarque le réalisateur en entrevue.

C’est en découvrant l’existence de ce projet que l’idée du documentaire a germé, explique-t-il. L’une des villes voisines du territoire, Saint-Mathieu-de-Rioux, l’avait invité aux célébrations de son 150e anniversaire en 2016 pour qu’il y présente un film tourné dans la région durant les années 1970. « Je demandais aux gens ce qui se passait avec Boisbouscache », raconte-t-il. Et les gens de lui répondre que rien n’était réglé, mais qu’il y avait un « nouveau projet » sur le territoire.

Le cinéaste n’en revenait pas. « C’est un bien public [sur lequel] les droits de chasse et pêche sont déjà détenus par un club privé, la foresterie est exploitée par les compagnies forestières autour et maintenant, il va y avoir un parc éolien. » Ça voulait dire « qu’un nouveau partenaire allait venir prendre une “pointe du gâteau” ».

Entente secrète

 

Lors d’audiences tenues par le BAPE en 2015, le Club Appalaches s’était vivement opposé au parc éolien. Or, on découvre dans le film que le Club et le Parc éolien ont par la suite conclu une entente à l’amiable « commerciale », dont le contenu est resté confidentiel.

En entrevue, le préfet de la MRC des Basques, Bertin Denis, affirme que personne ne le convaincra qu’il s’agissait d’un « honnête marché ». M. Denis intervient périodiquement dans les médias pour réclamer une intervention gouvernementale dans le dossier, comme en 2018, lors des dernières élections provinciales. Dans le passé, la situation donnait lieu à des tensions locales, et des manifestations aux portes du parc ont même nécessité l’intervention de la police en 2010.

Mais avec le temps, la population de la région s’est habituée à cet état de fait, se désole le préfet Denis. Le film relancera-t-il le débat ? Jean-Claude Coulbois l’espère, mais il dit surtout constater « qu’il n’y a aucune volonté politique » en ce moment.

La dernière fois qu’on l’a questionné à ce sujet, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, a dit qu’il n’avait pas l’intention d’intervenir. Joint par Le Devoir mercredi, son cabinet a dit qu’il allait attendre de voir le film avant de le commenter.

Boisbouscache est présenté en première aux Rendez-vous Québec cinéma à Montréal, samedi à 18h.

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