Faucher de Saint-Maurice, archéologue

Érigé à compter de 1647,  le collège  des Jésuites de Québec était quatre fois plus vaste que  le château  Saint-Louis du gouverneur de la Nouvelle-France.
Musée McCord Érigé à compter de 1647, le collège des Jésuites de Québec était quatre fois plus vaste que le château Saint-Louis du gouverneur de la Nouvelle-France.

Le Devoir poursuit sa remontée aux sources de l’Amérique française, en misant sur l’exploration des journaux et des fonds d’archives québécois. Pour élargir nos horizons, nous passerons des confins septentrionaux de l’Hudson aux rêves ensoleillés de la Floride, tout en remontant le fil d’une histoire en partage. Aujourd’hui : la fouille du collège des Jésuites de Québec.

Québec, le 31 août 1878. Dans une ville qui vient d’être secouée par des soulèvements populaires, un ouvrier fracasse à grands coups de pioche la tombe d’un missionnaire jésuite inhumé au XVIIe siècle. Le squelette brutalement mis au jour repose sur une planche de sapin formant le fond d’un cercueil dont l’essentiel est décomposé. Les ossements apparaissent complets, à l’exception notable de la tête : elle n’est pas là. Et pour cause : elle a été tranchée. À la place du crâne, on retrouve une petite croix de porcelaine blanche.

Nous sommes sur le site de la chapelle de l’ancien collège des Jésuites, rasé l’année précédente. Au milieu des vestiges fouillés à la hâte, la silhouette d’un trentenaire moustachu se détache : Narcisse Faucher de Saint-Maurice, vétéran de l’armée de Maximilien, l’empereur déchu du Mexique (1864-1867) fusillé au terme d’un règne invraisemblable, s’est lancé dans l’archéologie !

Faucher occupe les fonctions de greffier au Conseil législatif du Québec. C’est le premier ministre, Henri-Gustave Joly, qui l’a chargé de fouiller les fondations du collège.

Cet archéologue autodidacte n’a pour toute formation qu’une curiosité naturelle qui l’a amené à arpenter les ruines de la civilisation aztèque entre deux opérations militaires. Le natif de Québec fait d’ailleurs figure de pionnier en dénonçant la dispersion des trésors de l’ancien empire de Maximilien. « Les antiquités les plus rares et les plus curieuses du pays sont presque toutes exilées dans les bibliothèques d’Europe ou dans les collections particulières », se plaint-il en 1874 dans son récit De Québec à Mexico. Ce plaidoyer ne l’a pas empêché de rapporter dans ses malles les fragments d’une « idole » du dieu Huitzilopochtli. Offert au musée de l’Université Laval par Faucher, ce souvenir de voyage est aujourd’hui introuvable, a constaté Le Devoir.

Îlot scientifique

 

Le collège des Jésuites de Québec est érigé au cœur de la haute-ville à compter de 1647. Ce bâtiment massif de trois étages s’avère quatre fois plus vaste que le château Saint-Louis du gouverneur de la Nouvelle-France. Il serait l’un des plus beaux de la colonie, selon le botaniste et voyageur suédois Pehr Kalm : « Il ressemble au nouveau palais de Stockholm et renferme entre ses murs une cour spacieuse. Ses dimensions sont telles que 300 familles pourraient y loger à l’aise. »

L’édifice, entouré de vergers, est le point de départ des Jésuites vers les Grands Lacs aussi bien que le fleuve Mississippi. « C’était vers la maison mère de Québec que convergeaient les nouvelles des souffrances, des combats, des triomphes des missionnaires », écrit Faucher dans son rapport de fouilles remis au premier ministre en 1879. « Chaque membre de la compagnie de Jésus qui venait au Canada prenait sa croix à Québec et quelque lourde qu’elle pût être, il la portait sans sourciller. »

Ce collège renferme une bibliothèque et une apothicairerie remarquables. On y dispense un enseignement complet, du moins pour les jeunes hommes. Le père Bonnécamps y enseigne les mathématiques, l’hydrographie et l’astronomie, à la fin du Régime français. « C’est un jésuite qui n’en a que la robe », constate Louis-Antoine de Bougainville.

Mais les activités du collège sont interrompues par les bombardements britanniques de 1759. L’édifice est graduellement transformé en casernes sous le nouveau régime. Le cours classique est abandonné en 1768. Et les classes du primaire s’arrêtent en 1776, pendant la révolution américaine.

Destruction du patrimoine

 

La dégradation des Jesuit Barracks s’accélère avec le départ de la garnison britannique de Québec en 1871. Le bâtiment désaffecté sert notamment d’abri pour une partie des 3000 sinistrés jetés à la rue par l’incendie qui dévaste le faubourg Saint-Louis en 1876. Pour se chauffer, les réfugiés arrachent les planchers et les lambourdes des étages supérieurs. L’ingénieur chargé par la suite d’évaluer l’état du bâtiment n’a que faire de son importance historique : il en recommande la démolition.

« On a eu la manie de détruire tout ce qui donnait un cachet d’antiquité à notre ville », déplore cet écrivain singulier qu’est Faucher de Saint-Maurice.

Au début de la décennie 1870, l’enceinte fortifiée de la haute-ville a particulièrement souffert. Ses portes ont été abattues, à l’instar de ses ouvrages avancés. « Les maisons neuves de nos petits rentiers absorbèrent à qui mieux mieux les débris de toutes ces démolitions », s’emporte l’archéologue amateur. « À force de niveler, on avait réussi à faire d’une ville exceptionnelle, curieuse, que l’on venait visiter de loin, une ville morne, pauvre, sans poésie, et qui semblait plongée dans les horreurs du bombardement. »

La destruction généralisée a fait remonter à la surface des débris de vieux fusils et d’épées. « Que sont devenues ces reliques du passé, inutiles à l’ouvrier qui les rencontre, et si précieuses pour celui qui veut étudier l’histoire de son pays ? » demande Faucher. « Tout a disparu entre les mains de gens qui ne voient que des vieux sous, du fer rouillé, de ridicules antiquailles, dans ces témoins muets de nos grandeurs et de nos angoisses. » Il regrette que l’on n’ait pas pensé à rétribuer les ouvriers pour les encourager à signaler leurs découvertes fortuites. « Dans ce pays, quand on a attiré l’attention du public sur un édifice, sur une ruine ou une relique historique, on croit avoir tout fait. On discute dans la presse, ou on en cause entre chien et loup […], puis on songe à autre chose. »

En 1877, c’est au tour de l’ancien collège des Jésuites de tomber sous le pic des démolisseurs. « Dans quelques jours, il ne restera plus rien de ce qui fut, pendant 114 ans, l’alma mater de l’instruction dans l’Amérique du Nord », note Faucher, dépité. « Plus vieux d’une année que le collège de Harvard, près de Boston, celui des Jésuites de Québec n’existera plus maintenant que dans des souvenirs de ceux qui ont la fierté de leur passé. »

Pourquoi cette démolition ? « Les murs sont d’une solidité extraordinaire et auraient pu défier un autre siècle », lit-on dans Le Journal de Québec du 12 juin 1877. « On employa les plus forts explosibles connus pour avoir raison de ces murs, et encore la maçonnerie du frère Le Faulconier, la charpente du frère Ambroise Cauvet, ne semblèrent s’écrouler qu’à regret », ajoute Faucher.

Parmi les malheureux expulsés de ce bâtiment, on note la présence d’une octogénaire et d’un « aliéné mental » n’ayant nulle part où aller. On lui trouvera finalement un logis temporaire dans une cellule de la prison. « Comment se fait-il que dans une ville civilisée, de telles privations puissent se rencontrer ? » demande le correspondant du Journal.

Les pierres de grès sont récupérées pour servir de fondations à l’hôtel du Parlement québécois érigé par des ouvriers sous-payés et malmenés. L’emplacement des Jesuit Barracks devait initialement accueillir le palais législatif. Il verra plutôt naître l’hôtel de ville néomédiéval de Québec.

Le crâne

 

En nettoyant le quadrilatère de son passé, les ouvriers tombent sur un crâne « recouvert d’une chevelure rousse assez longue et encore adhérente ». Pour Faucher, il s’agit des restes du père Jean de Quen, celui qui a donné son prénom au lac Saint-Jean avant de mourir en 1659. Or, la dépouille serait plutôt celle du frère Ratel, les restes du père de Quen étant retrouvés non loin de là en 1992.

La découverte fortuite amène le premier ministre Joly à confier la fouille du périmètre, à la va-vite, à Faucher de Saint-Maurice. Il dépose le crâne à la chevelure rousse dans une boîte. Il y range aussi le squelette décapité du frère Jean Liégeois, exécuté par les Iroquois en 1655. Les restes des sœurs Saint-François-Xavier, de l’Enfant-Jésus et de Sainte-Monique découverts dans le courant des fouilles les y rejoignent au début de septembre.

Tous ces ossements sont remisés dans un bâtiment de service cadenassé. Mais tout ça s’est volatilisé lorsque Faucher s’y présente au printemps suivant. Il faudra attendre 10 ans avant qu’ils ne soient retrouvés, dans l’un des charniers du cimetière Belmont, à Sainte-Foy. Un coroner avait fait déplacer les dépouilles à l’insu de tous. Les restes seront rapatriés dans le Vieux-Québec en 1891, afin d’être enfouis dans le caveau de la chapelle des Ursulines en présence d’une « députation des descendants de la tribu des Hurons ».



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