L’École Vanguard poursuivie par des parents

«Ça [le fait de ne pas avoir été crue] m’a coupé les ailes. Je n’ai pas l’impression que cette histoire est réglée parce qu’il n’y a pas eu de conclusion. Tout ce qui a changé, c’est qu’on m’a mise dehors comme si j’étais un problème», lance Léa*. 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Ça [le fait de ne pas avoir été crue] m’a coupé les ailes. Je n’ai pas l’impression que cette histoire est réglée parce qu’il n’y a pas eu de conclusion. Tout ce qui a changé, c’est qu’on m’a mise dehors comme si j’étais un problème», lance Léa*. 

Les parents d’une adolescente de 16 ans déposent une poursuite contre l’École Vanguard à Montréal. Ils l’accusent d’avoir exclu leur fille de ses cours après qu’elle eut dénoncé ce qu’elle considère être des « comportements inappropriés » de son professeur d’art dramatique.

Près d’un an après avoir dénoncé à la direction de son école les comportements de son professeur d’art dramatique qui la mettaient mal à l’aise, Léa (nom fictif) fait toujours des crises de panique.

« Ça [le fait de ne pas avoir été crue] m’a coupé les ailes. Je n’ai pas l’impression que cette histoire est réglée parce qu’il n’y a pas eu de conclusion. Tout ce qui a changé, c’est qu’on m’a mise dehors comme si j’étais un problème », lance Léa, qui a fini par interrompre sa scolarité à cause de sa détresse psychologique.

L’adolescente de 16 ans s’explique encore mal que sa prise de parole lui ait valu d’être exclue de son cours d’art dramatique, puis de devoir suivre l’ensemble de ses cours à distance. La condition pour être réintégrée à ses cours en présentiel était d’être suivie par un psychologue, ce que ses parents ont refusé. Aujourd’hui, Léa est déscolarisée et tente encore de tourner la page.

Ses parents estiment que la direction de l’école a failli à son devoir de protéger leur fille et ont décidé de la poursuivre.

L’anonymat de l’adolescente, de ses parents ainsi que du professeur a été préservé par Le Devoir afin qu’il ne soit pas possible d’identifier la jeune fille mineure. Les allégations rapportées dans la requête n’ont pas encore été testées devant une cour de justice.

En entrevue avec Le Devoir, Annie Lamarre, directrice générale de l’école Vanguard, a précisé ne pas pouvoir commenter les allégations et la gestion de la situation par la direction « parce que toutes ces informations pourraient permettre d’identifier l’adulte ou l’élève, ce qui pourrait causer un préjudice ». Contacté par Le Devoir, l’enseignant d’art dramatique a répondu par courriel : « Au nom du devoir de réserve inhérent à ma profession en matière d’information quant aux jeunes de mon milieu, il m’est impossible de vous donner l’ensemble de l’autre côté de la médaille. »

Un costume controversé

 

Souffrant de troubles d’apprentissage généralisés, dont la dyscalculie, Léa intègre l’école Vanguard à l’automne 2020, un établissement privé spécialisé. Elle y suit des cours d’art dramatique obligatoires au secondaire. Dès le début de l’année scolaire, elle dit avoir ressenti un malaise face au comportement de son professeur.

Léa affirme avoir été particulièrement troublée par le fait que son enseignant a procédé lui-même à la prise des mensurations des adolescentes pour les costumes de la pièce présentée cette année-là. Elle a été « particulièrement confuse et mal à l’aise lorsque l’enseignant a posé son ruban à mesurer sur sa poitrine, ses hanches, sur ses fesses ainsi qu’au niveau de son bassin », précise la requête déposée en cour mardi.

La présentation du costume porté par les filles quelques semaines plus tard aurait créé toute une commotion auprès de certaines élèves. La version finale aurait été plus suggestive que les esquisses. Selon la requête, les jeunes filles devaient porter « une mini-jupe ainsi qu’une brassière qui dévoilait les formes des jeunes étudiantes ».

Au point que la direction décide d’envoyer un courriel à tous les parents pour faire le point sur la situation. Elle y précise que l’enseignant a effectué les essayages en présence d’une autre enseignante d’art dramatique et que les costumes ont été approuvés par la direction. « L’élève qui n’est pas à l’aise, pour quelque raison que ce soit, a et aura des alternatives (camisole au lieu d’une bralette, legging au lieu des collants…). Le but n’est pas qu’elles soient mal à l’aise, mais nous travaillons tout de même à leur faire comprendre que c’est un costume », explique la direction dans le courriel, que Le Devoir a pu consulter.

Lors des essayages, le malaise de Léa s’accentue et elle décide de rester dans le cadre de porte du costumier, les bras croisés sur sa poitrine, sous le regard de l’enseignant, selon la requête. Léa fait part de son inconfort à son enseignant, qui « se contente uniquement de lui dire qu’elle est très belle », peut-on lire dans le document de cour.

Au terme d’une enquête interne, la direction a envoyé une lettre aux parents de Léa statuant que les allégations « ne se sont [pas] avérées fondées, ce qui nous a été confirmé par différents témoins interrogés ». La lettre précise que la direction apportera des modifications afin « d’éviter des situations qui pourraient laisser place à un certain malaise : supervision plus appuyée de la séance d’essayage par une enseignante ou costumière. Prise de mesures par une autre enseignante ou costumière ».

Le professeur d’art dramatique explique pour sa part que les enseignants suivent « une panoplie de mesures préventives [qui] sont mises en place [par la direction] et respectées ». Il précise notamment que les élèves « placent eux-mêmes les rubans à mesurer sur eux ». Selon lui, ces directives étaient déjà respectées « l’an dernier ».

La gestion de la direction

 

L’élément déclencheur de l’enquête interne est que Léa a décidé de confier son malaise à la directrice du premier cycle. Selon la requête, cette dernière lui a répondu qu’il n’y avait rien « d’anormal ni inapproprié » dans le comportement de son professeur et lui a demandé plutôt, à plusieurs reprises, si elle avait vécu un événement dans son passé qui l’aurait rendue plus sensible au comportement de l’enseignant.

Victime d’agression sexuelle dans son enfance, l’adolescente ne s’attendait pas à ce que cette information consignée dans son dossier scolaire soit évoquée.

La directrice décide de faire appel à la sexologue de l’école. « Les deux lui suggèrent que c’est plutôt l’étudiante qui aurait des sentiments amoureux envers l’enseignant et que ladite situation ne serait que la perception de l’étudiante qui lui joue des tours et qu’elle devrait consulter un psychologue », décrit le document de cour.

« La sexologue m’a fait un dessin d’iceberg pour m’expliquer que des souvenirs peuvent remonter… Elle m’a dit que c’était normal parfois à l’adolescence de ressentir des sentiments pour un professeur. Mais ce n’était tellement pas ça ! » se rappelle Léa en entrevue avec Le Devoir.

Lors d’une seconde rencontre avec la directrice, Léa « exprime son besoin de voir l’enseignant adopter un comportement plus professionnel auprès de ses étudiants, qu’elle puisse exprimer ses limites, que l’on tienne compte de son besoin de fréquenter l’école dans un environnement sain, sécuritaire et respecté et que l’on rappelle verbalement à l’enseignant ses limites professionnelles », précise la requête. La directrice lui annonce alors qu’il lui est défendu d’aller à son cours d’art dramatique pour une durée indéterminée.

La jeune fille vit très mal cette décision et commence à faire des crises de panique. Les parents décident alors qu’elle poursuivra l’ensemble de ses cours en ligne jusqu’à ce que l’enquête sur l’enseignant se termine.

Sans vouloir se prononcer sur le cas de Léa, la directrice générale de l’école Vanguard, Annie Lamarre, rappelle en entrevue avec Le Devoir qu’une enquête interne est automatiquement déclenchée en cas de plainte. « On doit agir avec prudence, avec vigilance selon les allégations qui nous sont présentées […] On se doit de faire les vérifications auprès de tout témoin, enfant ou adulte, intervenant, parent », explique-t-elle.

La mère d’une camarade de classe de Léa a confié au Devoir avoir été choquée par la réaction de la direction face au témoignage de l’adolescente. La maman, dont nous devons préserver l’anonymat afin d’éviter qu’on puisse identifier sa fille mineure, raconte que sa fille lui aurait confié avoir été témoin du malaise d’autres élèves face au professeur et au costume choisi.

« On parle d’enfants qui ont 14-15 ans et qui ne sont pas assez à l’aise face à ça, surtout devant une figure d’autorité. Ils ont peut-être eu peur des répercussions et ont préféré s’abstenir, mais ça ne voulait pas dire qu’il n’y avait personne d’autre qui était mal à l’aise avec la situation », confie-t-elle.

Un retour en classe conditionnel

 

Après l’enquête interne qu’elle a menée, la direction annonce aux parents de Léa, par écrit, que celle-ci ne pourra revenir à l’école à moins de « se soumettre à la condition essentielle de subir une évaluation et un suivi psychologique où elle travaillerait sur ses “perceptions” », précise la mère de l’adolescente en entrevue avec Le Devoir.

Devant le refus de Léa et de ses parents de se soumettre aux conditions de la direction, l’adolescente doit quitter l’école Vanguard. Une situation qui aurait nui à l’apprentissage de Léa, dont la réussite scolaire aurait été compromise dans un établissement public qui « ne permet pas d’offrir les mêmes conditions d’enseignement que la défenderesse en ce que cette dernière est adaptée aux élèves présentant des troubles d’apprentissage », stipule la poursuite.

Je sentais que ça m’échappait. Léa était punie pour avoir parlé.

 

Devant le manque de recours possible face à la décision de la direction, les parents de Léa décident de contacter le SPVM pour régler leurs problèmes avec la direction, sans pour autant déposer de plainte contre le professeur.

« L’École a pris les décisions à la lumière des informations qu’elle détenait […] Je peux vous assurer que toute allégation est prise au sérieux, avec une enquête interne et une collaboration, qui se fait selon les allégations qui sont portées, avec le SPVM. L’information que l’École a reçue en septembre 2021, c’est qu’il n’y avait pas de plainte retenue de quelque manière que ce soit », précise la directrice générale, Annie Lamarre.

« Je sentais que ça m’échappait. Léa était punie pour avoir parlé. Je la voyais faire des crises de panique. D’habitude, on peut faire une plainte à la commission scolaire, mais là, c’est une école privée », déplore la mère de Léa, qui a finalement décidé d’intenter une poursuite au civil. Les parents de Léa réclament 230 000 $ à l’École Vanguard pour les préjudices qu’ils auraient subis. Ils n’ont intenté aucune poursuite contre l’enseignant.



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