Les défis de l’accueil des Ukrainiens au Canada

Les Québécois ont été très nombreux à se mobiliser pour accueillir des Ukrainiens, mais il y a un danger d’idéaliser cette aide. Car les gens ne sont pas toujours bien préparés.
Photo: Wojtek Radwanski Agence France-Presse Les Québécois ont été très nombreux à se mobiliser pour accueillir des Ukrainiens, mais il y a un danger d’idéaliser cette aide. Car les gens ne sont pas toujours bien préparés.

Les Québécois ont été très nombreux à se mobiliser pour accueillir des Ukrainiens, comme en témoigne le foisonnement de groupes d’entraide sur les réseaux sociaux. Mais sans aide du gouvernement qui ne coordonne pas ces actions spontanées, ces bons samaritains savent-ils réellement dans quoi ils s’embarquent ?

« Bonjour ! Je m’appelle Yuliya et nous sommes une famille de 4 originaire de Kharkiv, en Ukraine. Nous souhaitons venir au Canada. » Ainsi commencent bien des messages d’Ukrainiens qui déballent leur petite histoire familiale sur divers groupes Facebook au pays dans l’espoir de trouver une famille d’accueil. Et presque instantanément, des dizaines, voire des centaines, de réponses — « Moi, j’ai deux chambres et des enfants de l’âge des vôtres. » ou « Moi, j’ai un chalet à prêter ! » — apparaissent sous la publication dans une sorte d’opération séduction. Il n’y a pas à dire, la générosité des Québécois est au rendez-vous depuis le déclenchement de la guerre.

Émilie Dubé, une mère de famille originaire d’Amos, a gagné à cette drôle de loterie. Avec son mari et ses enfants, elle s’apprête à accueillir prochainement Kateryna, une psychologue de formation, qui viendra avec sa fille de 4 ans, Arina, et sa tante, Vera.

Un peu à tâtons, Émilie Dubé s’est inscrite au désormais très populaire « Canada — Host Ukrainians / Hébergeons les Ukrainiens », un groupe Facebook créé au début du conflit par un avocat québécois, qui compte maintenant plus de 47 000 membres. « Au début, il y avait un formulaire qu’on pouvait remplir et on nous disait que ce serait donné au gouvernement lorsque les organismes prendraient les offres des [Ukrainiens] », explique-t-elle. Or, il n’a jamais été question que le gouvernement mette en place un programme de jumelage de ce genre, ont appris à leurs dépens plusieurs généreux donateurs.

De contact en contact, Émilie Dubé a fini par être orientée vers un groupe de Rouyn-Noranda qui avait déjà entamé des démarches pour accueillir une famille. « Ça m’a aidée pour certaines étapes parce que je pouvais au moins voir comment il fonctionnait », dit-elle. Entretemps, après avoir lu la publication de Kateryna sur le groupe Facebook, elle lui avait écrit un petit mot, comme une bouteille à la mer parmi des centaines d’autres. « C’est elle qui m’a répondu. Je ne l’ai pas harcelée, insiste Émilie Dubé. Elle voulait s’établir dans une petite ville pour être en sécurité, et sa fille est asthmatique. Je lui ai répondu qu’en Abitibi, l’air et l’eau étaient purs […] »

Les défis de l’aide

Pour cette mère de famille qui travaille dans un cinéma d’Amos, c’est surtout son sentiment d’impuissance qui l’a fait passer à l’action. « Quand je pensais à ça, j’avais le cœur qui me tordait par en dedans, dit-elle. Je n’ai pas les moyens de donner beaucoup d’argent, mais donner de mon temps et de ma bonté, ça, je peux le faire. »

Ce désir de vouloir faire sa part, le psychiatre Nicolas Bergeron, ex-président de Médecins du monde Canada, la comprend très bien. Il n’y a qu’à se rappeler l’époque des boat people pour constater que l’hospitalité des Québécois ne date pas d’hier, suggère-t-il. Mais il y a un danger d’idéaliser cette aide. Car les gens ne sont pas toujours bien préparés.

« Les gens sont bien intentionnés, mais sont-ils bien au courant que, par exemple, cette prise en charge pourrait s’étaler sur deux ans au lieu de quelques mois ? » avance le Dr Bergeron. Certaines familles d’accueil ne sont peut-être pas non plus bien outillées pour aider des personnes qui ont vécu des traumatismes liés à la guerre, ajoute-t-il. « C’est correct qu’une famille décide d’en accompagner une autre, mais il ne faut pas qu’elle prenne tout sur ses épaules. »

Selon Stephan Reichhold, directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfu-giées et immigrantes, le principal défi est de bien accompagner les Ukrainiens dans toutes les étapes de leur installation. « À leur arrivée, ils ne connaissent pas tous les services qui leur sont offerts », note-t-il en ajoutant que ce sont les organismes d’accueil qui ont cette expertise. Il faut les aider à trouver du travail et un logement, à s’inscrire à l’école et à la francisation, à obtenir une aide financière et l’assurance maladie […] « Les gens savent-ils que le permis de travail ouvert ne donne pas accès aux garderies [subventionnées] ni aux allocations familiales ? »

Une grande débrouillardise

 

Enseignante en Outaouais, Chantale Cyr n’avait pas mesuré l’ampleur de la tâche et reconnaît avoir frappé quelques « petits murs ». Elle a été incapable d’accompagner une famille ukrainienne pour remplir les formulaires de la demande de visa. « Je ne pouvais pas me permettre de faire une erreur en écrivant le nom d’une ville ou d’une rue. On a essayé de faire appel à un traducteur, mais on a dû laisser tomber. C’était vraiment compliqué », dit-elle en expliquant que ces Ukrainiens ont dû se débrouiller par eux-mêmes.

Les gens sont bien intentionnés, mais sont-ils bien au courant que, par exemple, cette prise en charge pourrait s’étaler sur deux ans au lieu de quelques mois? 

 

Pour le reste, il y a le système D et les groupes d’entraide sur Facebook, comme celui qu’elle administre pour les gens de Gatineau. Les gens peuvent y poser des questions et échanger des informations utiles, ce qui demande néanmoins une certaine gestion. En revanche, pour trouver une paire de bras ou des ressources matérielles, ces groupes font des miracles. « Hier, j’ai annoncé qu’un enfant avait besoin d’effets scolaires, et ce matin, on a déjà tout le nécessaire. Les gens n’attendent que ça, aider ! »

Émilie Dubé s’estime « chanceuse » de vivre à l’ère des Google traduction et autres outils en ligne. C’est ce qui fait qu’elle et Kateryna communiquent tous les jours, l’une et l’autre n’ayant aucune langue commune pour se parler. « On a eu toutes sortes de discussions sur FaceTime. Je lui ai montré notre maison, la future école de la petite... »

Bien qu’elle se sente préparée, Émilie Dubé demeure bien consciente que ce processus d’accompagnement pourrait s’étirer dans le temps. « On m’avait dit qu’il fallait que je m’attende à ce que j’aie du monde chez nous de six mois à deux ans. Mon conjoint et moi sommes corrects avec ça », assure-t-elle. « Je leur ai toujours dit qu’elles pouvaient changer d’idée et aller ailleurs si elles le voulaient. Mais nous, on les considère déjà comme des nouveaux membres de la famille. »

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