Les «armes fantômes», un phénomène qui inquiète

Parce qu’elles n’ont pas de numéro de série, il est pratiquement impossible de suivre la trace des armes à feu dites «fantômes».
Photo: Agence des services frontaliers du Canada Parce qu’elles n’ont pas de numéro de série, il est pratiquement impossible de suivre la trace des armes à feu dites «fantômes».

Dans leur lutte contre la violence armée, les policiers font face à une nouvelle menace, celle des armes à feu dites « fantômes », c’est-à-dire fabriquées à la maison, le plus souvent à l’aide d’imprimantes 3D. Elles inquiètent les autorités non seulement parce qu’elles s’ajoutent aux autres armes illégales en circulation dans la rue, mais aussi parce que, comme elles n’ont pas de numéro de série, il est pratiquement impossible de suivre leur trace.

« Je suis très préoccupé par cet enjeu », a déclaré à la fin mars le ministre fédéral de la Sécurité publique, Marco Mendicino, lors du Forum montréalais pour la lutte contre la violence armée, organisé en raison de la recrudescence de violence dans la métropole.

Leur apparition ajoute aux défis qu’affrontent déjà les forces de l’ordre, a-t-il dit. En plus, la technologie d’impression en trois dimensions permet de fabriquer ces armes rapidement et à peu de frais.

Le ministre s’est rendu, à la fin du mois de mars, à l’Académie du FBI, à Quantico, où sont formés les agents fédéraux spéciaux. Il y a vu une arme à feu être imprimée sous ses yeux.

Se disant « très préoccupé », il a souligné l’importance du partage d’informations avec les services américains de renseignement afin de bloquer le trafic des armes illicites, qui transcende évidemment les frontières.

Phénomène grandissant

 

Aux États-Unis, ces armes pullulent dans certaines villes, au point où le président Joe Biden a annoncé en février un plan spécifiquement destiné à sévir contre ces armes fantômes. Selon lui, elles ont contribué à une résurgence de la violence armée.

Elles suscitent des préoccupations croissantes au Canada aussi : depuis le début de 2022, plusieurs saisies d’imprimantes 3D servant à fabriquer des armes ont été rapportées en Alberta, au Manitoba et en Saskatchewan, en plus de carcasses d’armes à feu imprimées de plastique bleu, rouge ou noir. La police provinciale de Terre-Neuve a annoncé qu’elle avait saisi pour la première fois en février des armes imprimées.

Et au Québec, depuis septembre, sept imprimantes 3D ont été saisies chez des producteurs illégaux d’armes à feu par la Sûreté du Québec (SQ), ainsi que des plans permettant la conception d’armes.

Autant en si peu de temps, « ce n’est pas quelque chose que l’on voyait auparavant », a confié le lieutenant Benoît Richard, de la SQ.

Impossible toutefois de connaître le nombre exact d’armes fantômes saisies au Québec.

Les forces policières de quatre des cinq plus grandes villes du Québec — Montréal, Longueuil, Laval et Gatineau — ne gardent aucune statistique à ce sujet. La Ville de Québec rapporte en avoir saisi une. L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), la SQ et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ne les recensent pas non plus : leur nombre est confondu avec celui des autres types d’armes à feu.

Selon la SQ et le chef du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Sylvain Caron, les armes imprimées représentent toutefois un faible pourcentage des armes saisies jusqu’à maintenant en 2022. « Bien que ce soit un phénomène qui se développe, malheureusement », a observé le chef.

Ce qui est certain, c’est que des armes fantômes ont bel et bien servi à commettre des crimes au pays, a confirmé la caporale Caroline Duval, de la GRC.

D’ailleurs, « toutes les armes à feu fabriquées de manière illicite, pas seulement les armes à feu moulées en 3D, représentent un problème réel pour la sécurité publique et la police ».

« Fabriquer sa propre arme à feu avec une imprimante 3D n’est pas un passe-temps, c’est un crime », a rappelé l’ASFC à l’occasion d’une saisie.

Il est illégal de fabriquer ou de posséder une arme à feu — y compris une carcasse de fusil non assemblée — sans détenir un permis et un certificat d’enregistrement appropriés, a fait savoir Patrick MaHaffy, le porte-parole principal de l’ASFC. Par contre, rien dans la Loi sur les armes à feu n’interdit la possession d’un plan pour l’impression 3D d’une arme à feu, a ajouté la GRC. Et on peut facilement en trouver sur le Web.

Mais si l’imprimante et le filament de plastique ou de métal peuvent être achetés dans un magasin grande surface près de chez vous, cela n’est pas suffisant pour créer une arme, tient à préciser le lieutenant Richard, de la SQ.

Ces imprimantes permettent de fabriquer des pièces, comme la crosse, mais pas des armes à feu entières. Il faut aussi certaines « pièces officielles », en métal, comme la chambre de combustion et le canon, pour que la balle puisse sortir sans faire exploser l’arme.

« Ce qui est complexe, c’est de rendre l’arme opérationnelle », pas d’imprimer les pièces.

Partage d’informations

Au Québec, la stratégie Centaure a été lancée en septembre dernier : regroupant plusieurs corps policiers sous la coordination de la SQ, elle a pour mandat de lutter contre le trafic d’armes à feu.

« Centaure, ça marche », estime le lieutenant Richard, en raison notamment de la collaboration avec l’ASFC. Si tout le monde sait que des armes traversent la frontière, pour agir il faut de l’information, qui est le « nerf de la guerre dans la lutte contre les armes illégales ».

L’an dernier, l’ASFC a saisi 1122 armes à feu à la frontière, soit plus du double que ce qui a été saisi en 2020.

Son rôle n’est pas anodin. Par exemple, en février dernier, un colis suspect en provenance des États-Unis a été intercepté dans un centre de traitement du courrier international en Ontario. En l’examinant, les agents des services frontaliers ont constaté qu’il contenait des composantes d’armes à feu non déclarées, notamment des pièces métalliques et des renforts insérés le plus souvent dans le cadre en plastique d’une arme de poing imprimée. Cela a mené à une perquisition au Manitoba. Butin de la saisie ? Notamment deux armes de poing imprimées en 3D et une imprimante.

Lors de sa récente visite à Washington, le ministre Mendicino et son homologue américain ont justement rétabli le Forum sur la criminalité transfrontalière et convenu de partager des données « pour repérer la source et le mouvement des armes à feu illégales dans nos pays, notamment celles qui traversent notre frontière ».

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