Louise Sigouin visée par une enquête de l’Ordre des sexologues

La sexologue Louise Sigouin, à l’émission «Si on s’aimait», produite par Duo Productions et diffusée à TVA.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La sexologue Louise Sigouin, à l’émission «Si on s’aimait», produite par Duo Productions et diffusée à TVA.

Une enquête de l’Ordre professionnel des sexologues du Québec arriverait à la conclusion que Louise Sigouin a failli à son code de déontologie, selon nos informations. Cette démarche entamée depuis plusieurs mois pourrait prochainement mener à une plainte au conseil de discipline. L’Ordre avait reçu des signalements au sujet de la populaire sexologue du docuréalité de TVA Si on s’aimait, suivi en moyenne par 2,2 millions de téléspectateurs chaque semaine.

Des demandes d’enquêtes au sujet de la participation de la sexologue Louise Sigouin ont été faites, selon nos sources, par des candidats et des téléspectateurs de Si on s’aimait auprès de l’Ordre.

L’Ordre n’a pas souhaité confirmer au Devoir la tenue d’une telle enquête puisque ce processus est confidentiel. Louise Sigouin a quant à elle décliné notre demande d’entrevue par l’entremise de l’attachée de presse de l’émission. TVA et le producteur Duo Productions n’ont pas fait de commentaires au sujet de l’enquête et de ses conclusions concernant leur vedette, malgré les questions du Devoir à cet effet.

Le Devoir a recueilli les témoignages de quatre participants issus des trois saisons de Si on s’aimait. Ils estiment que Louise Sigouin a failli à ses obligations déontologiques pour faire de la « bonne télé ».

Motivé par l’idée de vivre une expérience humaine enrichissante, Pierre* a d’abord été séduit par le concept de Si on s’aimait : aider trois célibataires à trouver l’amour tout en faisant une démarche personnelle avec les conseils d’une professionnelle.

Pour ce faire, on leur présente des prétendants lors de la première émission, parmi lesquels ils doivent choisir la personne avec qui ils partageront leur quotidien pendant 11 semaines sous l’œil des caméras. Ils sont accompagnés par la sexologue Louise Sigouin, qui explore avec eux le potentiel de leur relation grâce à une méthode baptisée « l’approche Sigouin » basée sur cinq dualités qui sont, selon elle, au cœur de toutes relations. Toutes les rencontres entre les amoureux potentiels ainsi que toutes les rencontres avec Louise Sigouin sont filmées pour ensuite être montées et diffusées pour les besoins de l’émission présentée du lundi au jeudi à TVA.

« La production nous avait dit qu’il s’agissait d’un docuréalité sur le développement d’une relation de couple pour voir comment évolue une belle relation positive à la télévision. Le mot d’ordre était la bienveillance envers l’autre », se souvient Pierre, qui a rapidement déchanté lors des tournages. « Mais il y a des gens qui souffrent énormément [pendant les tournages]. Je veux que le public sache que notre image a été manipulée. Le Québec vit dans une hallucination de ce qui se passe dans cette émission : on a vécu une téléréalité avec du montage… Ce n’est pas la vérité », déplore-t-il, encore ébranlé.

La productrice de Si on s’aimait, Anne Boyer, a indiqué au Devoir par courriel que « l’émission aborde des thèmes très utiles, complexes, sensibles et délicats, et la production a toujours été entreprise de manière bienveillante (notre leitmotiv), collaborative et de bonne foi ».

Comme les trois autres participants de Si on s’aimait avec qui Le Devoir s’est entretenu, Pierre a choisi de témoigner de manière confidentielle, car le contrat qu’ils ont signé avec Duo Productions, la maison de production de Si on s’aimait, leur interdit à perpétuité de parler de l’émission.

L’accompagnement de Louise Sigouin critiqué

Pierre estime que la sexologue de l’émission, Louise Sigouin, a failli à son code de déontologie lors de leurs interactions filmées.

Les quatre candidats considèrent que la sexologue aurait fait passer les intérêts de la production avant leur bien-être, trahissant ainsi la relation de confiance qu’elle aurait dû établir avec eux lors de leurs rencontres.

« Louise nous dénigrait énormément pendant les consultations. Le but de Louise dans l’émission, ce n’était pas de créer une relation saine et ouverte entre elle [Mme Sigouin] et moi », estime Pierre. « C’était de m’écraser, de me dominer. Elle voulait qu’on reste le plus longtemps possible [dans l’émission] pour créer les images les plus corrosives possible », soutient-il.

Nicole*, une autre participante qui s’est confiée au Devoir, dit avoir beaucoup souffert de ses échanges avec la sexologue tout au long du processus. « Elle me disait que je ne voulais pas travailler sur moi, que j’étais fermée. Mais ce n’était pas ça, je n’allais pas bien, j’étais en crise », se souvient Nicole. « Déroger du mandat des cinq dualités n’était pas possible. Je suis une fille super émotive, super sensible, et c’est comme si, en utilisant les dualités, ça mettait de côté une partie de moi. Quand je l’exprimais à Louise, elle me disait : “C’est ta codépendance” [une des dualités], elle me catégorisait beaucoup », déplore Nicole.

Je criais à l’aide [à la production] et on ne m’entendait pas. Il y a tellement d’enjeux éthiques en dessous de ça. Les téléspectateurs ne sont pas conscients de ce qu’on vit. 
 

 

Sophie Bergeron est professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les relations intimes et le bien-être sexuel, et directrice du Laboratoire d’étude de la santé sexuelle. Elle émet des réserves quant à l’utilisation d’étiquettes dans le cadre d’une thérapie. « Ce n’est jamais aidant d’étiqueter les gens, en thérapie ou ailleurs. Parce que la personne va se sentir invalidée et jugée. En thérapie, on veut amener de l’expansion, pas de la fermeture, et surtout de la confiance », précise Mme Bergeron.

Dans sa réponse envoyée au Devoir, TVA affirme que « Louise Sigouin est une sexologue intègre, rigoureuse et consciencieuse », alors que Duo Productions estime pour sa part que la sexologue « contribue à offrir aux téléspectateurs une émission utile et saine ».

« L’approche Sigouin »

Avec le recul, Pierre considère qu’il a été piégé par Louise Sigouin et la production. « Leur but était de mousser les ventes du livre de Mme Sigouin, livre qui est d’ailleurs édité par le diffuseur », lance-t-il.

Toute l’émission Si on s’aimait, diffusée à TVA depuis avril 2020, repose sur « l’approche Sigouin ». Louise Sigouin analyse les relations amoureuses entre les candidats à travers cinq dualités qui sont, selon elle, au cœur de toutes relations : dépendant-codépendant, fusionnel-solitaire, rationnel-émotif, actif-rêveur, vite-lent. Non seulement l’émission repose sur sa théorie, mais elle est aussi le sujet de deux livres et d’un boîtier de questions, tous intitulés Si on s’aimait et publiés par les Éditions de l’homme, propriété de Québecor Média.

Les quatre candidats considèrent qu’ils ont été utilisés pour faire la promotion de « l’approche Sigouin » en étant étiquetés à tout prix selon les cinq dualités.

Québecor estime au contraire que « les ouvrages signés par Louise Sigouin et François De Falkensteen ont été développés individuellement du docuréalité » et précise que les candidats n’ont pas été appelés à en faire la promotion. « Prétendre le contraire ou tenter de faire des raccourcis serait tendancieux », ajoute Québecor.

Les quatre candidats estiment également que la production leur a présenté des prétendants qui ne correspondaient absolument pas au profil recherché, dans le but de créer des confrontations et du drame, bref pour faire de la « bonne télé ».

Dans l’épisode du 5 à 7 où il doit rencontrer pour la première fois ses prétendantes, Pierre a particulièrement été surpris par le profil des personnes qui lui ont été présentées. « Je n’aurais pas pu m’imaginer une journée avec aucune de ces personnes », se souvient-il. Malgré tout, Pierre doit choisir une des candidates et poursuivre l’expérience avec elle, trois jours par semaine pendant 11 semaines. Pierre exprime clairement lors de ses séances avec Louise Sigouin que leur relation est vouée à l’échec.

Dans le contrat qu’il a signé, il est pourtant indiqué que « le but de l’émission est d’aider le participant sélectionné à trouver l’amour ». Pour ce faire, la production s’engage à choisir des personnes à la recherche d’une relation durable « qui pourraient correspondre à son profil ».

Caricature ou réalité ?

Cinq sources ont également confirmé au Devoir que Louise Sigouin portait une oreillette pendant les tournages et posait parfois des questions suggérées par la production lors de ses sessions avec les candidats. « Pendant que je parlais avec Louise, le producteur associé au contenu parlait tellement fort que j’entendais ce qu’il disait avant que Louise ne le répète », se souvient Pierre. « Je me disais que ce n’était pas tant une thérapie qu’on avait, mais plus une sexologue qui nous transmettait les questions de la production », lance Nadine*, une des candidates qui a parlé au Devoir.

Les quatre participants qui se sont confiés à nous affirment que la production est constamment intervenue dans les échanges entre les « amoureux » pour provoquer des situations, qui, après être passées au montage, les caricaturaient, déclenchant ainsi une déferlante de commentaires haineux à leur endroit sur les réseaux sociaux.

« Les gens qu’ils nous présentent, ils font exprès pour que ça soit des déclencheurs. Tu te retrouves avec des individus avec des personnalités particulières. C’est voulu pour créer des flammèches et des inconforts », estime quant à elle Nathalie*, une candidate qui a décidé de participer à l’émission pour sortir de sa routine. « Comme professionnelle, d’accepter de jouer le rôle qu’elle joue en sachant qu’il va y avoir des conséquences psychologiques pour nous… Elle endosse des choix de la production, se rallie à eux au détriment de notre bien-être. C’est ça que je déplore ! Louise devait être bienveillante », soupire-t-elle.

Duo Productions a indiqué au Devoir que « le respect de l’image et des droits des participants a toujours primé toute autre considération […] Il nous est arrivé de leur présenter certains segments […] pour nous assurer de leur accord », note Anne Boyer, productrice de Si on s’aimait.

Louise Sigouin aurait également insisté auprès des quatre candidats pour qu’ils verbalisent à la caméra pourquoi ils ne désiraient pas poursuivre l’émission avec leur prétendant, alors qu’ils étaient mal à l’aise de le faire. « Ils [la production] ont commencé à me dire que je devais le verbaliser à mon prétendant et que je devais le faire avec Louise devant la caméra. J’étais de moins en moins à l’aise parce que je ne voulais pas le blesser, ce n’était pas gentil ce que j’avais à dire », se souvient Nadine.

Selon nos sources, dans le cadre de son enquête, l’Ordre professionnel des sexologues du Québec a saisi l’intégralité des images filmées, avant montage, lors des tournages d’au moins une saison de l’émission.

Un contrat béton

 

Le contrat signé avec Duo Productions donne une liberté éditoriale totale au producteur et au diffuseur pour utiliser comme ils l’entendent l’image des participants, même si cette représentation « pourrait être perçue de manière péjorative par le participant […] malgré la bonne foi du producteur ».

L’entente prévoit également que les candidats renoncent à tout recours contre le producteur (Duo Productions), le diffuseur (TVA) et la sexologue (Louise Sigouin).

Les quatre participants qui ont parlé au Devoir estiment que l’émission a nui gravement à leur réputation, mais ne peuvent entreprendre aucune démarche judiciaire pour obtenir réparation. Il leur est même interdit d’exprimer leur version des faits sur les réseaux sociaux, car dans le contrat qui les lie à la production, consulté par Le Devoir, ils doivent respecter une clause de confidentialité valide « à perpétuité ». Ils n’ont donc pas le droit de parler publiquement de ce qui s’est passé pendant et après les tournages de l’émission.

Ces quatre participants ont signé leur contrat en toute connaissance de cause. « Quand j’ai signé mon contrat avec Duo Productions, l’avocate à qui je l’ai fait lire m’a dit qu’en gros, je renonçais à tout », se souvient Pierre.

« Les gens doivent penser que je suis innocent, mais je pensais être devant des gens bienveillants », regrette-t-il.

Malgré un profond mal être et un désir de mettre fin à l’expérience, certains candidats ont dû continuer l’aventure, comme prévu dans leur entente contractuelle. « Ils me disaient que j’étais obligé de faire les 36 épisodes parce que j’avais signé un contrat, sinon ils allaient me poursuivre », se souvient Pierre. « Ils m’ont dit qu’il fallait que je reste jusqu’à la fin. Je ne me sentais pas bien, j’arrivais en pleurant. On me disait : “Il faut que tu travailles sur toi, reprends-toi” », se souvient Nadine.

La productrice de Si on s’aimait, Anne Boyer, assure qu’en aucun cas « la production n’a fait pression […] pour que des participants continuent leur participation alors qu’ils ne souhaitaient plus le faire. […] Certains participants ont décidé de quitter l’émission […] et la production a tout à fait respecté ce choix ».

Des candidats suicidaires

 

L’expérience Si on s’aimait, ainsi que la férocité des commentaires sur les réseaux sociaux ont particulièrement atteint certains participants, au point de provoquer des pensées suicidaires au moment de la diffusion de l’émission à heure de grande écoute sur les ondes de TVA.

« C’était tellement gros ce qu’ils présentaient de moi à l’écran. Mes pensées devenaient complètement irrationnelles. J’avais peur de sortir de chez moi et j’ai eu des pensées suicidaires », se souvient, encore émue, Nathalie.

La production offrait aux candidats en détresse psychologique des séances avec Louise Sigouin. La sexologue n’est pas membre de l’Ordre des psychologues et n’a pas de permis de psychothérapeute. Le contrat signé par les candidats stipule d’ailleurs que « le participant comprend et accepte que la Sexologue ne le traite pas en thérapie ou autrement ni ne fournit de conseils médicaux ni aucun diagnostic ».

Nicole estime que Louise Sigouin n’était pas en mesure de lui apporter le soutien dont elle avait besoin, et qu’elle faisait même partie du problème après tout ce qu’elle avait vécu.

« Je criais à l’aide [à la production] et on ne m’entendait pas. Il y a tellement d’enjeux éthiques en dessous de ça. Les téléspectateurs ne sont pas conscients de ce qu’on vit. »

Duo Productions estime avoir « toujours été très attentive et soucieuse d’offrir un soutien psychologique adéquat aux participants […] tant pendant qu’après l’émission » grâce à des séances supplémentaires avec Louise Sigouin, des références en psychologie ou en travail social, notamment.

« La production a déjà payé les frais de consultation en psychologie d’une participante qui désirait consulter une psychologue de son choix. Nous mettons vraiment toutes nos ressources au service de nos participants. C’est une priorité. »

La 4e saison de Si on s’aimait a été annoncée l’automne dernier et est actuellement en tournage, selon TVA, qui annoncera les dates de diffusion ultérieurement.

* Le Devoir a utilisé des prénoms fictifs pour protéger l’identité des participants qui se sont confiés au journal.

Pour obtenir de l’aide concernant votre santé mentale ou celle d’un proche, n’hésitez pas à contacter le service Info-Social 811.

Une approche scientifique ?

Le Devoir a cherché à confirmer la validité scientifique de « l’approche Sigouin ». Dans son livre Si on s’aimait, la sexologue explique avoir construit son approche à partir de ses observations, mais aussi grâce aux enseignements et influences d’auteurs et de chercheurs. Elle nomme Claire Reid, conférencière et diplômée en sexologie, Colette Portelance, thérapeute en relation d’aide, Pia Mellody, autrice et conférencière, la Dre Nathalie Campeau, cofondatrice du chapitre québécois des Dépendants affectifs anonymes, et l’autrice Melody Beattie.

Sophie Bergeron est professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les relations intimes et le bien-être sexuel, et directrice du Laboratoire d’étude de la santé sexuelle. Celle-ci a indiqué au Devoir que « l’approche Sigouin » lui était inconnue avant de prendre connaissance de l’émission Si on s’aimait. À sa connaissance, l’approche basée sur les cinq dualités n’est pas validée scientifiquement. « Il faut qu’il y ait eu des études empiriques qui montrent que l’approche fonctionne raisonnablement bien et qu’il y ait un fondement théorique à l’approche », explique Mme Bergeron.

La professeure indique également ne connaître aucun des auteurs et chercheurs mentionnés par Louise Sigouin comme inspiration pour son approche, sauf Colette Portelance, docteure en sciences de l’éducation de l’Université de Paris VIII, autrice de livres grand public à succès.

Martin Blais, professeur au Département de sexologie de l’UQAM, qualifie pour sa part l’approche Sigouin de « sexopop ». « Les gens se reconnaissent dans les étiquettes de dépendance, codépendant, fusionnel, solitaire, etc. C’est comme si on réduisait l’expérience humaine à de grands stéréotypes, qui sont parfois fondés sur des données, mais qui résonnent dans l’imaginaire collectif », note M. Blais.



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