Coconstruire un monde plus juste

Jean-Marc Fontan et Peter Elson
Codirecteurs du PhiLab *
Une philanthropie de proximité ou communautaire fait tranquillement sa place sur la scène philanthropique québécoise, selon les codirecteurs du PhiLab.
Illustration: Romain Lasser Une philanthropie de proximité ou communautaire fait tranquillement sa place sur la scène philanthropique québécoise, selon les codirecteurs du PhiLab.

Ce texte fait partie du cahier spécial Philanthropie

Les événements récents nous invitent plus que jamais à repenser le vivre-ensemble. L’appel à une nouvelle normalité qui s’est fait entendre en contexte pandémique s’ajoute aux exigences de justice sociale — exacerbées par les mouvements #MoiAussi et Black Lives Matter — et de respect de l’écologie. Quant à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elle démontre clairement la fragilité des équilibres politiques entre les grandes nations.

La philanthropie, sous sa forme moderne, existe depuis le début du XXe siècle, la plus importante fondation canadienne, toujours en activité, ayant été créée par la famille McConnell en 1937. Au fil des décennies, leur nombre n’a cessé de croître, accompagnant et soutenant le développement de la société civile. Au Canada, on dénombrait en 2021 un peu plus de 11 000 fondations privées et publiques, dont 191 fondations communautaires, mobilisant un actif d’environ 100 milliards de dollars et permettant des dons à hauteur d’un peu plus de 7 milliards de dollars par année.

Cette philanthropie moderne, comme l’ont bien démontré les travaux de l’Institut Mallet et d’Imagine Canada, est constituée de différents écosystèmes dynamiques, lesquels ne cessent de prendre de l’ampleur et de l’importance tant au niveau fédéral qu’à l’échelle des provinces et des territoires. D’autres travaux, menés par notre Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie (PhiLab), témoignent du travail incessant réalisé par nombre de fondations canadiennes et québécoises afin de redéfinir le cadre de leurs interventions, mais aussi d’imaginer une autre réalité sociétale.

7 milliards de dollars
C’est le montant total des dons versés chaque année par les 11 000 fondations enregistrées au Canada.

Le secteur philanthropique n’échappe pas en effet au besoin de repositionnement qui traverse toute la société. De nos jours, deux grandes voies de travail se dessinent : si la première entend poursuivre et renforcer l’approche développementaliste et modernisatrice, la deuxième remet en question quant à elle le bien-fondé de la course à toujours plus de modernité. Cette dernière explore le passage à une nouvelle normalité, laquelle impliquerait une transition sociale et écologique. Les efforts en vue de réimaginer l’action philanthropique s’inscrivent dans l’une et l’autre de ces voies.

Quatre grandes tendances

 

Nous observons en premier lieu un renforcement du besoin de collaborer, de mailler, de regrouper les forces entre fondations, mais aussi avec d’autres acteurs, à l’image du Projet impact collectif à Montréal (PIC), ou encore avec la mise sur pied du Consortium COVID Québec.

Nous percevons ensuite une volonté de rendre moins invisibles les causes sociales et environnementales, comme le démontre par exemple le travail réalisé par un groupe informel de fondations montréalaises visant à mettre en place un outil de mesure de leur impact en matière de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI).

Nous remarquons par ailleurs une volonté de revoir les bases de la Loi sur l’impôt sur le revenu en lien avec les donations. Sur ce point, indiquons le dépôt d’un mémoire, à l’été 2021, par Fondations philanthropiques du Canada (FPC) auprès du gouvernement fédéral, qui propose notamment d’élever le quota de déboursement à 5 %, et de rendre accessibles les dons philanthropiques à des organisations non qualifiées par l’Agence de revenu du Canada.

Enfin, nous constatons que la philanthropie de proximité ou communautaire fait tranquillement sa place sur la scène philanthropique québécoise. Une philanthropie qui se veut plus respectueuse de la relation s’installant entre donateurs ou donatrices et donataires. Cela se traduit par la possibilité de donner aux organisations représentant les populations concernées des ressources pour agir directement sur les solutions à développer. Mentionnons les exemples de l’Indigenous Resilient Fund et du Black Opportunity Fund à Toronto.

Pour un monde meilleur

 

Ce sont là des efforts qui demandent à être renforcés. Certes, ils ne changent pas en profondeur la situation en ce qui a trait à la grande crise sociale et écologique qui nous affecte, mais ils ouvrent la voie à un travail de repositionnement des postures des acteurs sociaux afin d’accroître leur capacité de travailler ensemble pour un monde meilleur.

Pour y parvenir, cela demandera de réimaginer la philanthropie et de le faire de concert avec les autres parties prenantes des grands systèmes institutionnels de nos sociétés. Nous aurons certes l’occasion, au colloque national virtuel PhiLab du 19 au 22 avril prochains — Réimaginer la philanthropie : enjeux, tensions et opportunités — d’échanger sur les façons de voir comment il sera possible d’aller dans cette direction.

* En plus de codiriger le PhiLab, Jean-Marc Fontan et Peter Elson sont respectivement professeur au Département de sociologie de l’UQAM et professeur à l’École d’administration publique de l’Université de Victoria.



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