Pourquoi les expertes sont-elles sous-représentées dans les médias?

Cette surreprésentation masculine aux commandes s’est affichée dans presque tous les pays pendant la pandémie.
Photo: Laurianne Poirier Cette surreprésentation masculine aux commandes s’est affichée dans presque tous les pays pendant la pandémie.

La parole experte médiatisée au Québec était donnée deux fois plus aux hommes qu’aux femmes pendant la longue crise pandémique, selon une analyse du Devoir. Le ratio genré paraît grosso modo le même dans d’autres pays du monde, selon une enquête du King’s College de Londres qui a servi d’inspiration à notre compilation. Peut-on alors parler d’un sexisme médiatique structurel ?

La professeure Mireille Lalancette, spécialiste de la communication, ne contourne pas la question tout en élargissant la perspective. Elle souligne que pour compléter le tableau, il faudrait rapprocher les chiffres sur la présence médiatique aux proportions d’hommes et de femmes dans chacun des domaines et même des différentes sous-catégories professionnelles.

« S’il n’y a pas de parité dans les postes, c’est peut-être difficile d’obtenir une parité dans les interventions, dit-elle. Il faut des politiciennes, des médecins, des expertes pour qu’elles s’insèrent dans les médias. C’est ce qu’une de mes collègues appelle le “pipeline genré” et même de l’EDI [égalité, diversité, inclusion]. Tout se joue en amont. »

Les disparités entre la base et le sommet des pyramides sectorielles sont en partie documentées. Une étude de l’Organisation mondiale de la santé intitulée Delivered by Women, Led by Men (traduction libre : Produit par des femmes, dirigé par des hommes) a montré que même si les femmes comptent pour sept travailleurs de la santé sur dix et 90 % des infirmières, elles restent largement sous-représentées dans la plupart des fonctions de direction des services de santé. Au Canada, 41 % des médecins et 63 % des étudiants en médecine sont des femmes. Pourtant, seules 2 (12 %) des 17 facultés de médecine du pays sont dirigées par des femmes.

« Je ne dirais pas qu’il y a une discrimination médiatique, renchérit Nathalie Lemieux, journaliste à la recherche à Radio-Canada depuis 30 ans. La présence médiatique des hommes et des femmes reflète peut-être la représentation des experts ou des acteurs dans chacun de leur domaine. Du côté politique, par exemple, malgré tous nos efforts, si les partis politiques ne délèguent que des porte-parole masculins, on ne s’en sort pas. »

Le cas du panel quotidien du gouvernement du Québec pendant la pandémie concentre ce problème au pur sucre. En gros, après le retrait du ministère de la Santé et des Services sociaux à Danielle McCann le 22 juin 2020, les conférences de presse quotidiennes de Québec sur la crise pandémique ont presque toutes pris l’allure d’un boys’ club, avec le premier ministre flanqué du Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique de l’époque, et du ministre de la Santé Christian Dubé.

Une analyse du Devoir de quelque 200 000 articles publiés lors de la pandémie reflète cette réalité : seulement 36 % des citations d’experts sont attribuables à des femmes, et cette proportion chute à un maigre 27 % pour les politiciennes.

En fait, cette surreprésentation masculine aux commandes s’est affichée dans presque tous les pays pendant la pandémie. Une analyse publiée dans le British Medical Journal a montré que dans 87 pays, 85 % des groupes d’experts en appui aux décisions gouvernementales étaient composés majoritairement d’hommes, et que 3,5 % du lot seulement étaient paritaires.

Raisons d’une déraison

Mais au fond, pourquoi est-ce important de voir et d’entendre plus de femmes ? La professeure Mireille Lalancette répond en reprenant un vieux principe publicitaire : plus les femmes seront présentes comme expertes dans les médias, plus les expertes seront tentées d’intervenir médiatiquement.

« Un slogan anglais dit : “you can’t be what you cannot see” [tu ne peux pas être ce que tu ne peux pas voir], dit la spécialiste des représentations médiatiques. Il faut offrir plus de modèles. Il faut une diversité de femmes aussi ; les femmes ne forment pas un groupe homogène. Par exemple, la ministre de la Sécurité publique Geneviève Guilbault est forte, elle parle fort. »

Il ne s’agit pas que d’un enjeu symbolique. Les études sur les effets particulièrement dévastateurs de la pandémie sur les femmes abondent. De la difficile conciliation travail-famille jusqu’aux féminicides, la cause est entendue. Fallait-il donc plus de femmes pour parler de ces sujets dans les médias ? Le contenu même de la discussion publique a-t-il été affecté par la sous-représentation des femmes ?

« C’est crucial d’entendre une plus grande diversité de voix dans une société démocratique, où on a l’idée que chacun a sa place, sa valeur », répond Laura Shine, ancienne recherchiste de Radio-Canada. Elle a fondé Femmes expertes en 2019 dans le but de mieux faire entendre la voix des femmes dans les médias francophones, notamment en créant un répertoire de 850 expertes. « Quand on a un si grand écart, ça a un impact quand même important sur notre compréhension du monde. »

Elle rappelle l’évidence que les femmes composent la moitié de la population. « La qualité même de ce que disent les femmes va être différente, de par leurs expériences vécues, de par la façon qu’elles ont d’évoluer dans le monde, dit Mme Shine. Ce qu’on entend de la part des hommes n’est pas pareil que ce qu’on entend de la part des femmes et ce n’est pas du tout pour dire que c’est mieux ou moins bien, mais simplement, c’est différent. Quand on essaye d’examiner un sujet de façon complète et objective, il faut entendre des points de vue différents pour avoir une meilleure idée globale. Donc, quand on interviewe moins les femmes, il manque une partie de l’histoire. »

Vertige de la liste

 

Laura Shine étend la responsabilité aux reporters, rouages essentiels dans la grande mécanique de la médiatisation. « Je [crois] que la majorité des journalistes pensent qu’ils se débrouillent bien en la matière, mais on n’est toujours pas en zone de parité, déplore-t-elle. Donc, il y a un effort de plus à faire pour varier les intervenants, parce que forcément, on interviewe souvent les mêmes personnes, celles que l’on connaît déjà, qui sont habituées et disponibles. »

Les relationnistes de presse jouent aussi un rôle dans ce contexte. Dans les universités, les centres hospitaliers ou de recherche, les relations publiques font le pont entre les experts et les médias. Ils désignent souvent eux-mêmes qui prendra la parole dans le cadre d’une entrevue, ou offrent des listes créées au quart de tour pour mettre certains experts en avant lors d’événements ponctuels.

« On appelle les professeurs un à un, on leur explique ce que ça implique d’être ajoutés à cette liste, relate Rose-Aline LeBlanc, conseillère en relations de presse à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Donc les personnes qui s’y trouvent ont toutes dit : “oui, je le veux !” » La relationniste affirme être sensible à cette question, mais n’avance pas de chiffres.

La réflexion fait écho à la réalité à laquelle est confrontée Laura Shine, lors de ses ateliers de formation pour futures expertes médiatisées. « Avec les questions de diversité et d’inclusion, je pense qu’il y a beaucoup de personnes qui se disent que leur voix est injustement marginalisée, que ce soit des femmes ou d’autres personnes qui ne sont pas traditionnellement citées dans les médias, comme les personnes racisées, LGBTQ+ ou les personnes en situation de handicap. »

Témoignage | La place des expertes dans les médias