Une entreprise peine à recruter des travailleurs étrangers après 5 ans de démarche

Aux prises avec la pénurie de main-d’œuvre, la PME de Mirabel Moulures Algonquin fait des démarches depuis des années pour embaucher des travailleurs étrangers. Alors que l’entreprise fait face aux méandres de la bureaucratie, elle perd des millions en contrats qu’elle doit refuser, faute d’être en mesure de les remplir.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Aux prises avec la pénurie de main-d’œuvre, la PME de Mirabel Moulures Algonquin fait des démarches depuis des années pour embaucher des travailleurs étrangers. Alors que l’entreprise fait face aux méandres de la bureaucratie, elle perd des millions en contrats qu’elle doit refuser, faute d’être en mesure de les remplir.

Dans un Québec en mal de main-d’œuvre, de nombreuses compagnies se tournent vers l’international pour recruter des travailleurs. Après cinq ans de démarches, une entreprise de Mirabel est privée de millions de dollars en contrats, toujours empêtrée dans les méandres administratifs et les longs délais du système d’immigration.

Une fine poussière qui prend à la gorge flotte dans l’usine. Dans un vacarme assourdissant, ça coupe, ça scie, ça colle du bois. « Tu vois le monsieur portugais, là-bas ? Il est tout seul à travailler. Normalement, ils sont cinq », crie Sébastien Grenier, président de Moulures Algonquin, enterré par le bruit des machines. Dina Regheb, une ingénieure d’origine française arrivée au début de la pandémie avec un permis vacances-travail, confirme le haut taux de roulement. « On n’arrête jamais de former. »

Près de 50 employés travaillent pour cette PME de Mirabel, en phase d’agrandissement. Mais elle en aurait besoin d’une trentaine de plus pour venir à bout de son carnet de commandes. « On pourrait ouvrir un shift de nuit si on avait tout notre monde », explique M. Grenier. Le printemps — saison des rénovations par excellence — est une période particulièrement difficile. « Les compagnies d’asphaltage et de toiture offrent des salaires de fou. On perd des employés. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Près de 50 employés travaillent pour la PME de Mirabel, en phase d’agrandissement.

Et beaucoup d’argent. René Warnet, l’actionnaire principal de la PME, qui vient de céder les rênes à la relève, estime que 150 000 $ sont perdus chaque semaine. C’est 7,5 millions par année, pour une entreprise qui a un chiffre d’affaires de 20 millions et qui pourrait le doubler, voire le tripler, assure l’homme d’affaires. « Depuis plusieurs mois, on est obligés de travailler en rotation parce qu’on n’a pas de personnel. Imaginez combien ça limite notre capacité de production. »

Le problème de recrutement, en particulier pour des emplois à bas salaire qui ne demandent qu’un faible niveau de qualification, a toujours existé, soutient M. Warnet. Mais il s’est intensifié. « De tous les gens qui prennent rendez-vous pour une entrevue, 80 % ne se présentent pas », souligne-t-il.

Malgré une augmentation de 13 $ à 18 $ l’heure en trois ans, le taux de rétention d’un employé après trois mois est famélique : moins de 1 %.

Recruter à l’étranger, un défi

Au deuxième étage, dans une petite salle de réunion avec vue sur l’usine, Réjean Tremblay, actionnaire de la compagnie et militaire à la retraite, montre une table ensevelie sous des piles de documents. « C’est pour vous impressionner un peu. Voyez-vous toute la paperasse qu’il faut remplir ? » dit-il en évoquant les lourdes démarches à accomplir pour faire venir des travailleurs étrangers temporaires (TET).

En 2017, alors que le problème de pénurie de main-d’œuvre devenait critique, Moulures Algonquin n’a eu d’autres choix que de se tourner vers l’étranger. En janvier dernier, le ministre de l’Emploi et de l’Immigration, Jean Boulet, a autorisé l’augmentation de 10 % à 20 % du nombre de travailleurs étrangers à bas salaire au sein d’une entreprise. Un soulagement pour plusieurs, mais encore faut-il que le processus fonctionne. « On s’est beaucoup battus avec l’immigration, sans trop de succès », déplore Sébastien Grenier, découragé.

Car cinq ans plus tard, l’entreprise, qui avait entamé les démarches pour faire venir huit travailleurs de l’étranger, n’a pu accueillir aucune de ces paires de bras. Cinq Philippins attendent leur permis de travail — cinq autres ont été recrutés depuis, mais n’ont pas commencé le processus d’immigration —, et trois Mexicains ont vu leur dossier fermé. Pourquoi ? « On ne le sait pas ! » lance dans un rire nerveux Nathalie Lévesque, qui a travaillé sur ce cas. « On m’a transféré d’agent [de l’immigration], et c’est tombé dans le néant. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Malgré une augmentation de 13 $ à 18 $ l’heure en trois ans, le taux de rétention d’un employé à Moulures Algonquin après trois mois est famélique : moins de 1 %.

La liste de ses frustrations est aussi longue que la route 117, sur laquelle l’entreprise sylvicole a pignon sur rue. Tout comme celle des échanges avec les fonctionnaires, les députés, les bureaux des ministres, qui ont été soigneusement consignés et datés. « Le dossier est assez épais merci » dit Mme Lévesque.

En quatre ans et demi, elle ne compte plus les fois où elle a dû renvoyer le formulaire au gouvernement fédéral parce qu’il y en avait un plus récent à remplir, et où on lui a redemandé des documents qu’elle avait déjà fournis. « C’était horriblement lourd. Je me disais qu’ils n’étaient pas hyper ordonnés et qu’ils devaient perdre nos papiers. » À l’heure actuelle, le gouvernement fédéral peut mettre jusqu’à six mois pour délivrer un permis de travail.

Quant aux cinq Philippins, environ six mois après les premières démarches, leurs dossiers ont franchi une importante étape en à peine quelques jours après l’intervention du député bloquiste de Mirabel, Jean-Denis Garon. Une belle « coïncidence », ironise gentiment M. Tremblay. « On le voit dans les journaux, les gouvernements et les ministres comme M. Boulet se font aller les babines en disant qu’on va nous faciliter la tâche, mais on ne le sent pas toujours. »

Espoir et scepticisme

 

Annonces, affiches et vidéos sur les réseaux sociaux, la PME n’abandonnera pas ses efforts de recrutement. En août dernier, ses dirigeants sont même allés rencontrer des organismes communautaires de Laval pour offrir des emplois aux Afghans qu’ils se préparaient à recevoir.

« Depuis la semaine dernière, on est rendus avec l’Église catholique ! » lance Réjean Tremblay. Grâce à son député, ce résident de la Rive-Sud a pu entrer en contact avec l’église de Saint-Hubert fréquentée par une grosse communauté latino-américaine. « Les responsables vont publier nos offres d’emploi gratuitement à travers le diocèse », a indiqué, heureux, l’homme qui semble prêt à déplacer des montagnes pour trouver des perles rares.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir En 2017, alors que le problème de pénurie de main-d’œuvre devenait critique, Moulures Algonquin n’a eu d’autres choix que de se tourner vers l’étranger.

Depuis un mois, les programmes mis en place par Québec et Ottawa pour faire venir des Ukrainiens insufflent un peu d’espoir. Moulures Algonquin a déjà repris contact avec son député fédéral local et un organisme communautaire de Saint-Jérôme pour offrir un emploi « permanent », un logement, une contribution à des cours de français, une assurance maladie temporaire et un accompagnement complet dans les démarches d’installation à quatre familles ukrainiennes.

Malgré tout, les dirigeants de l’entreprise demeurent sceptiques. « C’est prometteur, mais encore une fois, les bottines vont-elles suivre les babines ? »ne peut s’empêcher de demander Réjean Tremblay.

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