Conserver le patrimoine, une voie d’avenir

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
L’église Saint-Clément-de-Viauville, située à Montréal, n’est plus utilisée pour le culte depuis 2009. Non reconnue officiellement par un statut juridique en dépit de sa très haute valeur patrimoniale, elle risque de rapidement se dégrader.
Matthew Alberto Argueta L’église Saint-Clément-de-Viauville, située à Montréal, n’est plus utilisée pour le culte depuis 2009. Non reconnue officiellement par un statut juridique en dépit de sa très haute valeur patrimoniale, elle risque de rapidement se dégrader.

Ce texte fait partie du cahier spécial Immobilier

« Imaginez si l’on avait rasé le Vieux-Port de Montréal ! » s’exclame avec consternation Claudine Déom, professeure à l’École d’architecture et responsable de l’option Conservation du patrimoine bâti de l’Université de Montréal (UdeM). Si la destruction de ce « fleuron de Montréal » paraît inconcevable aujourd’hui, elle a pourtant été envisagée dans les années 1960 afin d’y construire l’autoroute Ville-Marie.

« Des lieux [comme celui-ci] peuvent être inscrits dans la mémoire des gens et être une manifestation importante d’un point d’attache et d’ancrage de l’identité pour une société, affirme Mme Déom. À mon avis, le patrimoine a un rôle à jouer dans des objectifs d’inclusion, de sentiment d’appartenance. »

La conservation du patrimoine bâti doit aussi faire partie des calculs dans une optique de développement durable, poursuit la spécialiste. « Le bâtiment le plus vert est celui qui existe déjà, illustre-t-elle. On ne peut plus se permettre, comme société, de jeter, gaspiller, envoyer aux rebuts des matériaux, alors qu’on a des bâtiments qui sont utilisables, qui peuvent être réutilisés », observe-t-elle, en soulignant l’apport de l’industrie de la construction à l’émission de gaz à effet de serre contribuant aux bouleversements climatiques.

Renforcer la charpente administrative

 

Si le Vieux-Port de Montréal a été épargné par la destruction, nombre de bâtiments patrimoniaux de la province sont loin d’avoir la même chance. L’ancien Hôtel-Dieu, l’ancien hôpital de la Miséricorde, angle René-Lévesque et Saint-Hubert, le Royal Victoria, l’ancien Institut des Sourdes-muettes, rue Saint-Denis : même les grands complexes patrimoniaux de la métropole se détériorent dans l’indifférence, se désole Claudine Déom.

En 2019, la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, faisait d’ailleurs de sévères constats lors d’un audit sur la question : absence de stratégie d’intervention en matière de patrimoine immobilier, peu d’encadrements des municipalités par le ministère de la Culture et des Communications (MCC), manque d’information pour bien intervenir sur le patrimoine immobilier québécois, etc.

Des mesures ont été prises depuis, incluant une nouvelle loi relative au patrimoine culturel, des obligations accrues pour les municipalités et un programme du MCC favorisant l’embauche d’experts en patrimoine par les municipalités. Le patrimoine est d’ailleurs de plus en plus présent dans les études préliminaires de projets d’aménagement. « Les diplômés, on se les arrache. Les clients sont les agences d’architecture, les promoteurs privés, les municipalités, qui cherchent à avoir une expertise patrimoniale », se réjouit Mme Déom.

Pour répondre aux besoins du marché et des étudiants, la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal offrira un nouveau microprogramme en conservation du patrimoine bâti dès l’automne. Depuis 35 ans, l’institution offre d’ailleurs une maîtrise en la matière, attirant notamment urbanistes, architectes et historiens. « On a toujours eu dans notre programme des professionnels qui sont dans la pratique, et qui souhaitent enrichir leur expérience avec une formation en patrimoine, dit Mme Déom. Par contre, on a des témoignages de personnes qui veulent une formation, mais qui n’ont pas le temps d’investir dans une maîtrise. »

La formation, qui reprend les cours fondamentaux de la maîtrise, peut être suivie à temps plein pendant deux trimestres, ou encore à temps partiel pendant plus d’une année. Pour faciliter la formation des professionnels, les cours sont donnés en fin de journée, généralement sous forme hybride.

Changer de paradigme

 

« Le pire ennemi du patrimoine, c’est l’oubli, soutient la professeure. On a tous une responsabilité de voir notre environnement immédiat et voir ce qui est porteur de qualité de vie et de bien-être. » Selon la spécialiste, des changements de mentalité seront nécessaires pour mieux protéger et revaloriser le patrimoine dans la province.

« Ce sont des lieux pour lesquels on n’a pas vraiment prévu de réutilisation, qu’on laisse dormir — pour ne pas dire à l’abandon —, et après ça, on va dire “c’est trop compliqué, c’est trop détérioré, trop dur”, on cherche le projet qui va venir remplacer, observe-t-elle. Je pense qu’il faut arrêter d’isoler le patrimoine et de dire “on ne touche pas”. Le patrimoine n’est pas statique, mais dynamique. Il faut l’inclure, l’intégrer à la société, ce qui signifie qu’il faut accepter qu’il y ait du changement, croit-elle, en donnant comme exemple les occupations transitoires de bâtiments vacants. C’est trouver l’équilibre entre conserver l’intérêt patrimonial et ajouter une autre vie. »



À voir en vidéo