Des villes où il fait bon vieillir

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
Lipstick Caryatids, une performance sur le terrain du Centre canadien d’architecture dans le cadre du projet artistique intergénérationnel Promenade parlante, basé sur les souvenirs vivants des aînés montréalais
Photo: Lisa Graves Lipstick Caryatids, une performance sur le terrain du Centre canadien d’architecture dans le cadre du projet artistique intergénérationnel Promenade parlante, basé sur les souvenirs vivants des aînés montréalais

Ce texte fait partie du cahier spécial Vivre pleinement

En 2050, 14,3 millions de Canadiens auront plus de 60 ans, contre environ 8 millions aujourd’hui. Or, pour vivre harmonieusement ce vieillissement, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise le développement de « villes amies des aînés ». Qu’est-ce que c’est ?

« La municipalité peut avoir un impact direct sur la vie des personnes âgées », lance Constance Lafontaine, directrice adjointe du laboratoire de recherche ACT (Aging + Communications + Technologies) de l’Université Concordia. Les villes doivent se fixer des objectifs et des stratégies pour adopter des politiques « amies des aînés », qui devront évoluer au cours des prochaines années, dit-elle.

Réduire la fracture numérique

 

Le laboratoire ACT, qui travaille en partenariat avec des groupes communautaires, s’intéresse au vieillissement à l’heure de la société numérique. « On a pu constater les difficultés rencontrées par les aînés lors de la pandémie, car ils n’avaient pas accès au numérique », indique Constance Lafontaine. Les personnes vivant sous le seuil de pauvreté sont particulièrement concernées. « Nos recherches révèlent que certains aînés souhaitent apprendre le numérique, mais que cela coûte trop cher. D’autres personnes négligent leur nourriture ou leurs médicaments pour pouvoir payer leur forfait Internet ou leur téléphone cellulaire », dit la directrice adjointe.

Constance Lafontaine constate que la société dépend de plus en plus du numérique, mais que peu de solutions sont offertes aux personnes qui n’y ont pas accès. « On pourrait par exemple ajouter des réseaux wifi dans les HLM pour les aînés », suggère-t-elle, en soulignant que des mesures réduisant la fracture numérique profiteraient également à d’autres personnes dans une situation économique difficile.

Participer à la société

Il n’y a pas que dans le domaine numérique que le laboratoire ACT déplore l’insuffisance de stratégies mises en œuvre par les municipalités pour inclure les aînés. « À Montréal, il y a un manque flagrant d’efforts. Nous l’avons vu par exemple lors du refus de la Ville de permettre aux 70 ans et plus de voter par la poste », déplore la directrice adjointe.

Cette inclusion est au cœur du projet Urban Witnesses (Témoins de la ville), mis en place par le Centre d’histoire orale et de récits numérisés de l’Université Concordia en collaboration avec la bibliothèque Atwater. Pendant un an, un petit groupe d’aînés a partagé ses souvenirs de Montréal avec le public, sous forme d’éléments sonores et visuels et de deux promenades audioguidées. « C’était magnifique de voir les aînés prendre l’espace public de la ville et l’encadrer par leur mémoire ! » se réjouit Cynthia Hammond, professeure en histoire de l’art à Concordia qui a cocréé ce projet.

Mme Hammond annonce un nouveau déploiement de cette démarche artistique et inclusive dans une version plus ample. « Avec La ville extraordinaire, nous allons donner une voix à des personnes âgées diverses. Nous menons des entrevues avec beaucoup d’immigrants ou de personnes en marge de la société, comme des aînés membres de la communauté asiatique ou autochtone ou des travailleuses du sexe, qui ont une connaissance spatiale et politique de la ville fantastique », se réjouit-elle. Ce projet, qui se déroulera sur trois ans, s’achèvera par une exposition au Centre des mémoires montréalaises au printemps 2024.

Changer de regard

 

L’insuffisance des politiques publiques s’est révélée de manière criante pendant la pandémie avec le drame des CHSLD, ou lors des canicules (en 2018, la majorité des 66 personnes décédées à Montréal étaient des aînés), rappelle Constance Lafontaine. « Des aînés nous ont interpellés pendant la canicule, car leurs propriétaires ne leur permettaient pas d’installer l’air climatisé dans leur logement », raconte la directrice adjointe d’ACT en soulignant que 51 % des Montréalais âgés sont locataires. À l’ère des pandémies et du réchauffement climatique, il est temps de repenser l’impact de nos décisions.

Les aînés ont bien des choses à nous apprendre, et l’une d’elles est que vieillir n’est pas un désastre. « Nous devons penser au vieillissement en termes de richesse », estime Constance Lafontaine, qui a été choquée par le slogan de la campagne « Never grow up » lancée en 2018 par Tourisme Montréal. « Pourquoi ne peut-on pas associer le ludique et le plaisir à une population aînée ? » s’interroge-t-elle. Cynthia Hammond est bien d’accord. Pour la professeure, il est important que notre société perçoive le vieillissement « non pas comme un tsunami gris, mais comme une vague argent ».

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