Survie et survivalisme

Le courant survivaliste incite ses adeptes «à acquérir et à sécuriser un abri, à accumuler des provisions, des médicaments, du carburant et des armes, de même qu’à développer des savoir-faire grâce auxquels ils espèrent pouvoir survivre à l’effondrement imminent», précise le rapport du CEFIR. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le courant survivaliste incite ses adeptes «à acquérir et à sécuriser un abri, à accumuler des provisions, des médicaments, du carburant et des armes, de même qu’à développer des savoir-faire grâce auxquels ils espèrent pouvoir survivre à l’effondrement imminent», précise le rapport du CEFIR. 

D’ici, les réactions individuelles face à la guerre là-bas peuvent pousser à l’engagement militaire actif dans les milices internationales ou au mécénat généreux. Après la poussée d’intérêt pour les bunkers domestiques, cette série sur les perspectives ultrapessimistes se termine sur un examen du survivalisme, y compris et surtout comme variante du conspirationnisme.

Les survivalistes se préparent au pire, et le pire menace réellement. Le survivalisme, ou l’art de se préparer aux catastrophes localisées ou mondialisées, s’est développé à la faveur des crises à répétition des dernières décennies. La nouvelle guerre en Europe, avec en arrière-fond la possibilité d’une apocalypse nucléaire, stimule encore plus les adeptes de cette réaction active à un cataclysme destructeur.

Des médias multiplient les portraits sensationnalistes de ces prévoyants de l’Apocalypse depuis quelques semaines. The Sun, en Grande-Bretagne, a même déniché une dame qui attend la fin du monde depuis dix ans avec ses minimoyens, bourrant sa petite voiture de matériel de camping, y compris un arc et des flèches pour chasser les écureuils, les chats ou les lapins…

« Les végétariens vont l’avoir dur », a-t-elle annoncé en se disant prête « if Vladimir Putin nukes London ». Un autre, Irlandais celui-là, expliquait avoir accès à une pièce antiatomique et à de la nourriture « pour au moins trois mois », accumulée dans sa résidence.

Est-ce vraiment si ridicule ? Le XXIe siècle commencé par les attaques du 11 Septembre continue d’être celui des grandes sidérations. Une crise chasse l’autre, la climatique s’amplifie, et la guerre remplace la catastrophe sanitaire dans les préoccupations gouvernementales et populaires, avec une nouvelle fois l’obligation d’envisager l’inimaginable. La FEMA, l’agence fédérale américaine des mesures d’urgence, a recommencé à mettre à jour sa page de conseils aux citoyens en cas d’explosion nucléaire, le 25 février, soit lendemain de l’invasion de l’Ukraine.

Amazon.ca est déjà en rupture de stock pour au moins une marque de comprimés d’iode de potassium à prendre en cas d’irradiation atomique. Sur le site, un guide de survie de l’armée américaine en cas d’attaque biologique, chimique ou atomique, trône en tête des meilleures ventes de livres sur le thème de la guerre nucléaire. La quatrième position explique comment se construire un abri.

La menace n’est évidemment plus théorique en Ukraine, où des millions de personnes doivent adopter des techniques de survie. Les Ukrainiens ont continué à fouiller le Web ces derniers jours pour trouver des vidéos expliquant différentes mesures d’urgence. Les plus instructifs seraient israéliens. Avant même l’invasion, une explication de la jeune Ukrainienne Anastasia Bezpalko diffusée sur TikTok sur l’art de préparer un sac d’évacuation (un couteau, des bandages, les papiers d’identité…) avait été vue 180 000 fois, et certains des commentaires accusaient l’influenceuse pessimiste d’être bien alarmiste. Un quart de la population ukrainienne, soit plus de 10 millions de personnes, a été déplacé à l’intérieur ou à l’extérieur du pays depuis le début de la guerre d’invasion russe.

C’est une chose de s’inquiéter et une autre de se préparer au pire tout en souhaitant le meilleur ou le pas pire, et pourquoi pas. C’est une autre affaire que de se vautrer dans le survivalisme comme idéologie complotiste jusqu’à souhaiter la fin du monde, du moins de la civilisation postindustrielle, postmoderne et démocratique.

La pandémie a alimenté les convictions catastrophistes selon lesquelles le grand effondrement se prépare. La guerre stimule à son tour les théories sur l’existence d’un grand complot pour préparer un nouveau grand désordre mondial.

« Les conspirationnistes ont changé de sujet avec la guerre », explique Martin Geoffroy, directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR) rattaché au cégep Édouard-Montpetit. « La possibilité d’une guerre nucléaire, bien réelle, conforte les survivalistes. Ils s’y préparent depuis longtemps. C’est ce qu’ils appellent un bris de normalité. » Le Centre vient de publier Typologie des discours complotistes au Québec durant la pandémie. Les chercheurs y distinguent deux matrices : la spiritualo-religieuse et celle de l’extrême droite. Dans ce dernier cas, ils parlent de trois mouvances : celle des citoyens souverains, la mouvance identitaire et la survivaliste.

Ce courant critique le monde moderne, la technologie, l’urbanité, la surconsommation tout en favorisant un retour à une vie traditionnelle. « Dans cette optique, leurs actions consistent principalement à acquérir et à sécuriser un abri, à accumuler des provisions, des médicaments, du carburant et des armes, de même qu’à développer des savoir-faire grâce auxquels ils espèrent pouvoir survivre à l’effondrement imminent », précise le rapport.

Poutine et combines

 

« Nous avons classé le survivalisme dans la matrice conspirationniste d’extrême droite parce que beaucoup de ses défenseurs sont contre la démocratie libérale », explique M. Geoffroy. « On en a eu un bon exemple à Ottawa récemment avec l’occupation des camionneurs. Au fond, les survivalistes espèrent une tabula rasa, le grand effondrement de la société pour en bâtir une nouvelle à leur image. »

Cette position débouche même sur un appui à la Russie de Vladimir Poutine, agresseuse de l’Ukraine démocratique. Le plus célèbre survivaliste québécois, Vic Survivalist, s’est retiré des médias sociaux (sauf de Twitter) pendant la pandémie, apparemment pour s’abriter dans sa « base autonome durable ». Ses gazouillis relaient la propagande russe et appuient sans réserve l’invasion militaire. « C’est quand même paradoxal, fait remarquer le directeur Geoffroy. Beaucoup des survivalistes sont racistes et néonazis et ils appuient Poutine au nom de sa dénazification de l’Ukraine. Je me fais constamment envoyer [par les complotistes] des photos du régiment Azov. »

Le journaliste d’enquête de La Presse Tristan Péloquin a passé les dernières années à dresser un portrait de groupe avec complotistes. Il vient d’en tirer un livre (Faire ses recherches, Québec Amérique) aussi unique et passionnant que troublant. « Les survivalistes sont assez rares au sein du mouvement conspirationniste, explique-t-il en entrevue. On les voit dans les manifs. Il y en a quelques-uns. Ils s’habillent avec des vestes de combat. Mais c’est vraiment une frange minoritaire au Québec. »

Ses adeptes seraient plus présents dans l’Ouest canadien, selon Tristan Péloquin, notamment à cause de l’influence américaine et de la passion commune pour les armes à feu. Lui-même a rencontré des survivalistes complotistes en suivant des cours de maniement d’armes, entrepris précisément pour les côtoyer.

« L’idée d’une catastrophe nucléaire est récurrente dans leur perspective, dit-il. Pour eux, c’est l’événement suprême qui peut amener le bris de normalité total. Là, on serait plus près que jamais de cette possibilité. C’est certain que, pour eux, c’est comme entendre un cri d’alarme extrêmement puissant. »

Post-apo

Dans les productions culturelles, sur écran (La planète des singes), sur scène (Anéantis, de Sarah Kane) ou sur papier (La route, de Cormac McCarthy), le très riche et prolifique genre postapocalyptique (ou post-apo, de son petit nom) témoigne de la persistance de la panique généralisée, absolue, métaphysique, face à la possibilité de l’autodestruction de la Terre des humains. Wikipedia propose une liste interminable des films « faisant l’hypothèse d’un monde post-catastrophe » et une autre liste, très longue elle aussi, sur le seul sujet de la guerre, du terrorisme ou des catastrophes atomiques. Le documentaire Si cette planète vous tient à coeur (1982), de l’ONF, qui avait fait très grand bruit à l’époque en traitant des conséquences d’une attaque aux bombes H, s’y trouve évidemment.

 

« Il y avait beaucoup d’angoisse dans la population à ce sujet, mais la vie continuait, explique l’historien de la guerre froide Andrew Burtch, du Musée canadien de la guerre à Ottawa. En fait, il y avait plus de chance de réunir des gens pour protester contre la course aux armements ou les essais nucléaires que de les convaincre d’investir des milliers de dollars dans la construction d’un abri atomique domestique. »

 

La culture ne cesse de proposer des visions plus ou moins épouvantables de la vie et de la survie d’après la fin du monde. On en compte des dizaines rien qu’en ce moment, dont Station Eleven (HBO), sur un univers postpandémique, et The 100 (CW), situé un siècle après une destruction nucléaire quasi totale.

 

La fiction québécoise Jusqu’au déclin sur un groupe survivaliste a été vue des dizaines de millions de fois sur Netflix. Yellowjackets, série dans laquelle joue la Québécoise Sophie Nélisse, imagine une société post-apo dirigée par de jeunes femmes. L’argument de base a été inspiré par un commentaire sexiste lu par le producteur sur un réseau social en 2017 à la suite de la divulgation d’un projet de remake de Lord of The Flies avec une distribution entièrement féminine. Ce projet a abouti sur Amazon Prime sous le titre The Wilds.

 

Le roman de William Golding Sa Majesté des mouches, paru en 1954, au début de la grande terreur atomique, met en scène de jeunes garçons sur une île du Pacifique, seuls survivants du monde détruit. Cette oeuvre majeure du terrible XXe siècle continue donc encore et toujours d’inspirer au XXIe parce que les temps ne changent pas tant finalement. Même le réputé frivole milieu de la mode, qui avait déjà ironisé en baptisant bikini un nouveau minimaillot pour femme en 1946, d’après le nom du site d’un essai de bombe A, témoigne encore de l’ambiance catastrophiste avec la tendance dite gorpcore et son esthétique « Avant l’Apocalypse ».



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