Les Russes de la diaspora partagés entre honte et colère

Une manifestation à Montréal, le 27 février dernier, pour dénoncer l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
Photo: Andrej Ivanov Agence France-Presse Une manifestation à Montréal, le 27 février dernier, pour dénoncer l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

Le jour de l’invasion russe de l’Ukraine, Elena (nom fictif, pour éviter des représailles contre sa famille) a été paralysée par un sentiment d’impuissance et de stupéfaction qu’elle n’avait jamais vécu. Cette guerre a plongé la Montréalaise d’origine russe — et des millions de concitoyens de Vladimir Poutine — dans une tourmente personnelle qui illustre les déchirements provoqués par les méthodes brutales du dirigeant autoritaire.

« Les 10 millions de russophones qui habitent hors de la Russie ainsi que des millions de personnes en Russie vivent un sentiment de culpabilité énorme », affirme cette enseignante.

La spécialiste de la Russie, qui a la citoyenneté canadienne, raconte dans un français impeccable le malaise ressenti par elle et ses compatriotes. Elena évoque ses amis et ses connaissances russophones, opposés à la guerre, qui disent avoir « honte d’être Russes » et qui craignent pour leurs proches restés au pays de Poutine.

Elle cite des experts estimant qu’entre 50 % et 80 % de la population russe appuie le président, qui arrache la loyauté à coups de répression. Il est vrai que les opposants russes peuvent payer cher leur dissidence : des journalistes et des membres de l’opposition se font tuer ou emprisonner, les manifestants contre la guerre risquent une amende ou la prison, et des professeurs qui refusent d’enseigner la ligne du parti perdent leur poste.

« Ce climat politique s’est installé lentement, petit à petit, depuis une vingtaine d’années, à travers de petites décisions quotidiennes. Si, au travail, on me demande de faire un flash-mob pour soutenir Poutine, j’y vais, pourquoi pas, je garde mon emploi et j’ai de quoi manger. Si la directrice d’une école où je veux travailler me demande la preuve de pour qui j’ai voté, pourquoi pas, de toute façon, on vote une fois tous les quatre ans », raconte-t-elle.

« Chaque fois, les gens se demandent : “Est-ce que j’accepte ou est-ce que c’est trop ?” S’ils n’ont pas la capacité d’immigrer ou s’ils n’acceptent pas les risques de parler librement, ils n’ont d’autre choix que d’avaler la pilule », ajoute la professeure, née à l’époque soviétique dans l’est de la Russie.

Alerte aux « fausses nouvelles »

Ce climat de peur crée un inconfort insoutenable. Comme des ongles qui grincent sur un tableau noir. Elena a constaté avec effroi que les réactions du peuple russe face au régime de Poutine l’aident à comprendre celles du peuple allemand lors de la Deuxième Guerre mondiale. « C’est un cauchemar, à vrai dire », affirme-t-elle.

Le cauchemar s’étend aux relations entre opposants et partisans de Poutine. Un climat de « guerre civile psychologique » déchire les familles russes, souvent entre des personnes âgées, qui appuient le dirigeant, et leurs enfants, opposés à la violence, explique la professeure. Celle-ci ne peut plus parler de politique avec certains proches restés en Russie : ils se considèrent mutuellement comme des victimes des « fausses nouvelles » — de Poutine ou de l’Occident.

La grave crise économique qui frappe la Russie à coups de sanctions internationales fait grimper l’anxiété des Russes. À cause des sanctions touchant le système financier de Moscou, il devient aussi difficile pour les membres de la diaspora de transférer des fonds à leurs proches en Russie. Elena redoute aussi une montée du racisme anti-russe partout dans le monde.

Un conflit douloureux

 

Olga (nom fictif, pour éviter des représailles contre sa famille), étudiante de 26 ans d’origine russe qui fréquente une université montréalaise, vit aussi des heures sombres. Elle se sent « honteuse » de l’invasion de l’Ukraine, même si elle n’a vécu que sept ans en Russie. Olga connaît des gens des deux côtés de la frontière. Elle comprend l’ukrainien.

« Je me sens tellement impuissante, dit-elle en français. J’ai envie de défendre l’Ukraine, mais je serais évidemment mal accueillie avec mon passeport russe. » Tous les Russes de sa génération qu’elle connaît, issus de grandes villes, détestent Poutine, mais ils craignent de finir en prison — ou à la morgue — s’ils militent contre la guerre.

Le conflit est aussi déchirant pour Alla Stein-Lugovskaya, chargée de cours en langue russe à l’Université de Montréal. Elle est née durant la Deuxième Guerre mondiale dans l’Ukraine occupée par les Allemands. L’Armée rouge a libéré l’Ukraine, qui a fait partie de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) jusqu’à la dissolution de l’empire soviétique, en 1991.

« J’ai vécu la majeure partie de ma vie en Union soviétique. La Russie et l’Ukraine étaient pour moi deux pays natals, plutôt deux parties d’une même patrie », raconte Alla Stein-Lugovskayadans un entretien par Zoom mené en français.

Je me sens tellement impuissante. J’ai envie de défendre l’Ukraine, mais je serais évidemment mal accueillie avec mon passeport russe.

 

Troisième guerre mondiale

Née dans une famille russophone près de Kiev, elle parle aussi l’ukrainien. La professeure, qui a des proches dans ses « deux patries », s’oppose avec ferveur à la guerre. Elle critique à la fois Poutine et les dirigeants ukrainiens, qui ont commis de « graves erreurs » au nom du nationalisme. Elle ne cherche aucunement à justifier la violence de Poutine, mais les leaders ukrainiens successifs ont tenté d’éliminer l’héritage russe du pays, selon elle, par exemple en fermant les écoles russes.

Selon elle, le président Volodymyr Zelensky commet aussi l’erreur de refuser tout compromis face à Poutine, entre autres sur le statut spécial des régions russophones de l’est de l’Ukraine. L’enseignante espère que les deux frères ennemis mettront de l’eau dans leur vin (ou leur vodka). « Après tout, il s’agit d’éviter une troisième guerre mondiale. »



À voir en vidéo