Mobilisation à L’Île-des-Soeurs pour aider une enseignante d’origine ukrainienne

La semaine dernière, Olga a reçu un message de son frère en Ukraine beaucoup plus long que d’habitude. Une liste dont le contenu n’avait rien de rassurant. Mais pour elle, c’était l’occasion de passer de la torpeur à l’action. À L’Île-des-Sœurs, la communauté s’est activée.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La semaine dernière, Olga a reçu un message de son frère en Ukraine beaucoup plus long que d’habitude. Une liste dont le contenu n’avait rien de rassurant. Mais pour elle, c’était l’occasion de passer de la torpeur à l’action. À L’Île-des-Sœurs, la communauté s’est activée.

« Masques à gaz, trousses de premiers soins, sacs de couchage, gilets pare-balles niveau IV… » Assise à table chez son collègue, Olga énumère à voix haute les articles qui se trouvent sur une liste soigneusement écrite en alphabet cyrillique. « Ce sont les choses que mon frère voulait que je lui envoie », explique au Devoir l’enseignante en classe d’accueil de l’école primaire Île-des-Sœurs.

Cette Ukrainienne d’origine, qui souhaite taire son identité pour protéger ses proches, confie ne pas avoir beaucoup dormi depuis trois semaines. Elle assiste en direct, mais à distance, à une guerre qui touche ceux qu’elle aime plus que tout au monde et qui vivent sous la menace des bombes. « On y est tellement habitués qu’on ne croyait pas du tout que ça allait arriver », dit-elle, s’excusant presque de sa naïveté.

Lorsqu’elle a appris le déclenchement de la guerre, Olga s’est ruée sur le téléphone pour appeler d’abord son frère, qui est procureur en Ukraine, qui lui a confirmé l’inconcevable. « J’ai ensuite appelé ma mère et je lui ai dit : “maman, la guerre est commencée, commence à prier” », raconte l’enseignante qui est arrivée au Québec en 2008 avec son mari et ses enfants.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La liste d’articles qu’Olga a reçue de son frère.

Olga a passé la première semaine collée sur l’écran de télévision, sans manger ni dormir. « J’étais en sanglots. Je criais “Pourquoi il faut nous tuer ?” » dit-elle, encore émue. « Je ne pouvais rien faire. » Pendant la semaine de relâche, elle s’est même rendue à l’aéroport dans l’espoir d’aller rejoindre son frère en Ukraine. « Mais il n’y avait plus aucun vol, même pas pour des pays proches. »

Passer à l’action

En 2014, Olga était allée passer un mois avec son frère, qui lui avait annoncé son intention de s’impliquer dans la guerre du Donbass, la région d’où ils venaient. Elle l’avait suivi presque partout, avait dormi par terre sur un matelas dans son appartement, qui hébergeait des combattants, et avait assisté à leurs discussions jusqu’à tard dans la nuit. « C’était le plus beau mois de ma vie », lance-t-elle, nostalgique. « Parce que j’étais tout le temps avec lui. »

Cette fois, elle ignore le rôle de son petit frère dans la résistance. Il lui écrit de façon sporadique des messages laconiques pour lui dire qu’il a changé d’endroit, sans plus de détails. Travaille-t-il à consigner des éléments de preuves de crimes de guerre ? Est-il lui-même un combattant ? Son silence pèse une tonne sur les épaules d’Olga, qui, dès que la cloche sonne, attend que ses élèves soient partis pour fermer la porte de sa classe et s’effondrer en larmes.

« J’ai vu dans son non-verbal qu’il se passait quelque chose », intervient Marc Patenaude, le collègue chez qui elle prend sa pause dîner. Cet enseignant d’éducation physique s’est vite rendu compte que les petits biscuits qu’il lui apportait ne suffisaient pas à combler son regard vide. « C’est vraiment tough pour elle. »

Jusqu’à ce que la semaine dernière, Olga reçoive un message de son frère beaucoup plus long que d’habitude. Une liste dont le contenu n’a rien de rassurant, mais pour Olga, c’était l’occasion de se sortir de sa torpeur. « Je pleurais tout le temps, j’étais paralysée. C’est grâce à Marc si j’ai pu faire quelque chose. »

Une île à la rescousse

Originaire des îles de la Madeleine, Marc Patenaude est un passionné de voile particulièrement débrouillard. Sa salle à manger est un joyeux bric-à-brac où s’amoncellent des matelas, chaises et autres objets de la vie utile qu’il a commencé à amasser pour les Ukrainiens qui feront leur chemin jusqu’à L’Île-des-Sœurs. L’énergique enseignant, qui aime récupérer des appareils au rebut pour leur donner une seconde vie, n’a pas hésité à aider sa collègue. « Je lui ai dit : “Go ! On va faire un appel à tous !” » raconte-t-il. « Il faut pouvoir permettre aux gens de donner ici, sur l’île. »

Très impliqué dans sa communauté, ce père de famille, qui a des enfants en garde partagée, avait lancé il y a quelques années un groupe qui organisait des activités de plein air pour les parents et leur progéniture, visant notamment à valoriser le rôle de père dans la société. La fourgonnette de ces « Papas en action » pouvait servir à récupérer des dons de matériel de plein air pour les familles dans le besoin. Depuis quelques jours, un drapeau de l’Ukraine à la fenêtre, elle est stationnée en face de l’église, les portes déverrouillées, et recueille les dons des généreux Verdunois.

« La solidarité, c’est une qualité qu’on inculque aux enfants dès l’école primaire. Alors en tant qu’enseignant, c’était la moindre des choses », dit-il. « À L’Île-des-Sœurs, on est une communauté tissée serrée, tout le monde se connaît. C’est une force qu’on peut avoir », ajoute-t-il, disant se faire appeler plusieurs fois par semaine par des gens qui veulent donner.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La camionnette qui sert à récolter des dons pour les Ukrainiens à Verdun.

Olga salue les efforts des citoyens coordonnés avec le réseau des églises. Elle y a elle-même contribué. Mais elle sentait qu’elle avait besoin de savoir où allaient son argent et ses biens et, surtout, elle souhaitait aider plus directement ses proches. « C’est très bien l’aide humanitaire. Mais nous, on voulait aussi aider notre famille. »

Chercher des gilets pare-balles

 

Les deux collègues sont devenus malgré eux des experts en équipement militaire. Il faut les voir parler du prix et de la législation entourant l’achat de gilets pare-balles. « On est allés sur Internet et on a appelé tous les fournisseurs, jusqu’aux États-Unis », dit Marc Patenaude, qui s’est également inscrit comme réserviste dans l’armée, au cas où le Canada enverrait des troupes en Ukraine. « De ce que je comprends, les gilets, c’est sold out pour le moment. Mais on n’a pas abandonné le projet. »

Presque tous les articles demandés ont été reçus, y compris un gilet pare-balles. « Il n’est pas de niveau IV, mais il peut servir quand même », croit Olga, qui a finalement envoyé son précieux colis mercredi par la compagnie Meest, qui le livrera directement en Ukraine, dans un endroit gardé secret, où son frère ira le récupérer. Un soulagement certain pour cette enseignante, qui peut maintenant canaliser son impuissance en action concrète. « Même si on vit ailleurs, le pays a besoin de nous ! » D’autant plus, ajoute-t-elle en souriant, qu’une deuxième liste vient d’arriver.



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