L’attrait des abris nucléaires explose à nouveau

La possibilité d’une escalade nucléaire du conflit est envisagée par des observateurs sérieux, encore plus avec la menace de représailles directes de la Russie et l’ambiance de siège à Moscou.
Photo: Andrey Smirnov Agence France-Presse La possibilité d’une escalade nucléaire du conflit est envisagée par des observateurs sérieux, encore plus avec la menace de représailles directes de la Russie et l’ambiance de siège à Moscou.

Le conflit en Ukraine ravive les vieilles craintes apocalyptiques. Cette courte série examine différentes stratégies de préparation au pire du pire. Premier cas : les abris atomiques, une protection contre la mère de toutes les destructions.

Le conflit bouillonnant en Ukraine nous ramène la guerre froide, et avec elle les grandes peurs enfouies de l’Armageddon nucléaire.

Les signes de la panique croissante arrivent de tous bords, de la surchauffe des mouvements survivalistes jusqu’à la nouvelle ruée vers les capsules d’iode et les abris atomiques. Après l’Europe, c’est au tour des États-Unis de magasiner des bunkers domestiques.

La compagnie Defcon Underground Bunkers, située à Independence, au Missouri, avoue par courriel avoir observé, en trois semaines de guerre en Ukraine, une augmentation de 500 % des demandes de renseignements sur ses produits. Ses caissons en métal protègent des catastrophes naturelles (comme des tornades), mais les plus blindés, additionnés de béton, résistent au souffle des bombes nucléaires et à leurs radiations. Ses minibunkers de la taille d’une petite pièce coûtent au minimum 100 000 dollars américains.

La compagnie concurrente Rising S Bunkers, du Texas, parle d’une hausse des demandes de 1000 %. Hardened Structures, de Virginie, les a vues gonfler de « 150 % au moins » depuis la fin février. Elle offre la protection suprême en construisant de véritables résidences souterraines. Les clients très fortunés payent de 5 à 100 millions pour ces palaces de l’apocalypse. On répète : 100 millions de dollars américains…

À lire aussi

« On est très occupés déjà », dit Brian V. Camden, président fondateur de Hardened Structures, joint en Virginie. Il a embauché la semaine dernière un ingénieur supplémentaire en vue des nouveaux chantiers. « On ne fournit pas, et on doit envoyer certains clients potentiels vers les concurrents. Mais certains sont tellement occupés qu’ils ne répondent même plus aux demandes de renseignements. »

Son entreprise hyperspécialisée est la plus importante du secteur aux États-Unis. Elle conçoit et construit jusqu’à une dizaine de bunkers de luxe par année, le plus souvent dans des endroits isolés en forêt ou en montagne, à la campagne, et surtout dans les mégaranchs.

Ces refuges de luxe peuvent servir en temps de paix de cave à vin, de chambre d’invités ou de centre de divertissement. « On en construit partout dans le monde, notamment au Moyen-Orient, dit le président Camden. On en a construit quelques-uns au Canada. »

Ses bureaux sont installés en Virginie, en Oregon, au Texas, à New York et au Japon. La compagnie possède aussi les permis du gouvernement américain nécessaires à l’exportation de son matériel de haute technologie capable de résister aux impulsions électromagnétiques qui brouillent les télécommunications et grillent les appareils électriques.

Hardened Structures a été fondée il y a un peu plus de trois décennies, au moment des grandes turbulences du début des années 1990. M. Camden explique qu’un jour, alors qu’il se cherchait des projets comme ingénieur civil, il est allé marcher sur une plage. « J’ai fait une prière et j’ai demandé à Dieu quels équipements seraient recherchés dans le futur, et c’est là que l’idée des “structures résistantes” m’est venue à l’esprit. J’avais entendu ce terme, qui a donné son nom à ma compagnie, du général Schwarzkopf. »

D’une guerre à l’autre

Le haut gradé américain dirigeait la première guerre du Golfe (1990-1991), mais la guerre froide, elle, s’achevait avec la fin de l’URSS (décembre 1991) et du pacte de Varsovie (juillet 1991). La grande banquise européenne semble maintenant se reformer, et aux mêmes causes les mêmes effets.

La possibilité d’une escalade nucléaire du conflit est envisagée par des observateurs sérieux, encore plus avec la menace de représailles directes de la Russie et l’ambiance de siège à Moscou.

Quand un incendie a été déclenché à la centrale nucléaire de Zaporijjia, des pays d’Europe ont commencé à mettre en place des plans d’urgence. Les ventes de pastilles d’iodure de potassium (qui protège la thyroïde de la radioactivité) se sont envolées en Bulgarie, en Croatie, en Roumanie, partout sur le continent. Ici, le réseau des pharmacies Jean Coutu a expliqué ne pas vendre ce genre de comprimés.

« Dans des moments comme ceux qu’on vit maintenant en Ukraine, comme on en a vécu pendant la crise des missiles de Cuba, les gens prennent soudainement conscience qu’ils doivent s’intéresser à la question nucléaire », raconte Andrew Burtch, historien de la période post-1945 au Musée canadien de la guerre. « Certains décident de se construire un abri qui sera oublié jusqu’à la prochaine crise. »

Il a publié le livre de référence (Give Me Shelter, 2012) sur les plans qu’avait la défense civile canadienne pendant la guerre froide. Il explique que le recours aux refuges de protection est devenu la seule solution, au fur et à mesure des développements technomilitaires.

La bombe A américaine de 1945 a été imitée par les Soviétiques en 1949. La portée limitée permettait la survie par la fuite des zones touchées. La bombe H de 1952, à très grand rayon d’impact des radiations, puis l’arrivée en 1957 du premier missile intercontinental (le R-7 Semiorka, qui envoya aussi le Spoutnik dans l’espace), qui pouvait frapper après 15 minutes de vol, ont obligé le changement de tactique de survie. Il fallait désormais s’abriter sous terre dans des caches de béton armé.

Seulement, contrairement à la Suisse, qui a forcé la construction de centaines de milliers d’abris antiatomiques, le Canada a opté pour des exercices d’évacuation des villes (le plus grand, Operation Lifesaver, a eu lieu à Calgary en septembre 1955), des alertes et d’autres mesures finalement insignifiantes, alors que le fédéral et les provinces se renvoyaient cette patate surchauffée. Le sous-titre du livre de M. Burtch parle carrément d’« un échec » de la défense civile.

Les gouvernements avaient leurs propres bunkers pour poursuivre leurs activités en cas de conflit. Le « Diefenbunker », construit par Ottawa, est maintenant un musée. Toutes les provinces sauf la Saskatchewan ont eu des abris pour leur propre gouvernement, dont un à Valcartier.

La cachette antiatomique de base pour une résidence privée coûtait autrefois le prix d’une voiture. Un recensement en 1960 en a dénombré environ 2000 au Canada, mais il en existait probablement davantage. Il en reste dans certaines maisons au Québec comme ailleurs, mais peu, et la rareté de la demande n’a jamais suscité d’offre de construction massive. Sauf erreur, aujourd’hui encore, aucune compagnie québécoise ne se spécialise dans ce service très particulier, ce qui pourrait changer si la panique nucléaire s’étend…



À voir en vidéo